Maria José Jiménèz, une gitane à Podemos

Le temps des Gitans

Maria José Jiménez, des bidonvilles à Podemos

Par Hugo Nazarenko
Enquête de Lucile Aimard et Hugo Nazarenko
A Madrid et Valence
Vendredi 4 mars 2016

En décembre 2015, Maria José Jimenez est devenue la première femme gitane en tête d’une liste électorale en Espagne. Lors des élections législatives, Podemos avait parié sur elle. Portrait d’une femme à l’engagement total, parfois même jusqu’à l’excès.

Valence. Fin d’après-midi.

Un ciel strié de nuages gris surplombe les docks. Aux abords du port, typique des villes méditerranéennes, les rues sont désertes. A quelques encablures de là se dresse le barrio d’El Cabanyal – le quartier gitan de la ville. Une série de ruelles où s’alignent de basses maisons, souvent dans un état de délabrement avancé. Les murs sont décrépis, le bois des portes d’entrée s’étiole. Trois hommes patientent devant l’une des maisons, une cigarette au bec.

 

A l’intérieur, une cinquantaine de personnes est entassée. Au bout de la salle, une table, éclairée par des néons d’une blancheur aveuglante, fait office de pupitre. Une femme – petite et menue – s’avance. «  Notre but ? Créer un mouvement qui puisse donner des armes politiques et citoyennes à la communauté gitane  ».

 

Elle, c’est Maria José Jiménez, la principale figure politique de la communauté gitane. Sa main gauche tient le micro avec force pendant que la seconde fend l’air. Ses lèvres, légèrement violacées par le froid, projettent une voix douce et ferme. Sa longue chevelure ondulée, noire de jais, tombe gracieusement sur un t-shirt blanc, barré d’une inscription violette. Association des Gitanes Féministes pour la Diversité. Du nom du mouvement qu’elle a fondé voilà trois ans et dont elle est aujourd’hui la présidente.

En décembre dernier, à l’occasion des élections générales espagnoles, elle conduisait la liste Podemos dans la région de Salamanque, en Castille-et-Leon. Une première. Elle n’a pas décroché sa place au Congreso, dans cette région très conservatrice dominée par le Parti Populaire de Mariano Rajoy (42,4 % des scrutins). Mais elle a réussi son pari : faire entendre sa voix et à travers elle, pour un temps au moins, celle des quelques 750.000 gitans espagnols.

 

La politique – en Espagne comme ailleurs – est un jeu d’échecs. Maria José Jiménez place ses pions, pleinement consciente que Podemos utilise son image. Elle sacrifie une pièce, et quelques-unes de ses convictions politiques, pour offrir une liberté de mouvement à sa Reine : la communauté gitane.

Combattre les clichés

Ses premiers déplacements sur l’échiquier remontent à loin.
1988. Maria José a 13 ans. Chaque jour, dans les rues de Lugo, petite ville de Galice, à une centaine de kilomètres au nord de la frontière portugaise, elle prend conscience de son identité. «  Il y avait très peu de gitans à Lugo « , commence t’elle. « Nous étions tous concentrés dans le même quartier  ». Et leur image auprès des payos – les non-gitans – renvoie souvent à la violence. Le clan des Cortinas, qui s’illustre par de nombreux rapts et extorsions, noircit souvent les pages des journaux locaux. Mais ses parents, tous deux vendeurs ambulants, la poussent à faire des études. « Aux yeux de mon père, il fallait absolument qu’on étudie. C’était primordial  ». Sur les bancs du collège, la jeune Maria José perçoit les inégalités qui frappent sa communauté. Au milieu de ses camarades, elle est marginalisée ; elle subit les brimades et les moqueries.

Pour la première fois, elle se sent enfermée. Une prison de clichés. Et dans un pays où le Dictionnaire de l’Académie Royale associe toujours le terme gitan à Trapacero (fourbe, voleur, menteur), les barreaux sont solides.

Mais, elle veut se battre. Elle crée son association – pour le droit des femmes gitanes déjà. Une fois majeure, Maria José veut se professionnaliser. « Je n’avais qu’une très faible connaissance des milieux associatifs  ». Qu’à cela ne tienne. La voilà sur la route. Un tour d’Espagne des associations féministes aiguise la portée de son action. Elle mène en parallèle des études en sciences humaines et obtient son diplôme à l’université de Salamanque.

Décembre 2015. Maria José Jiménèz prépare les élections législatives dans cette région de Salamanque qu’elle connait bien. Elle envisage la victoire et refuse à voix haute l’idée selon laquelle son nom et son origine sont utilisés à des fins électorales. « La candidate de Podemos assure que certains ‘‘utilisent des représentants de minorités sociales’’ avec pour seul objectif de capter ‘des masses de votes’’ d’une frange sociale. Elle précise que son cas est différent », peut-on lire dans un article du quotidien El País qui lui est consacré à la veille du vote. Résultat : aucun siège.

La défaite passée, elle se montre nettement moins dithyrambique vis-à-vis de Podemos.  « Pablo Iglesias n’a proposé aucune solution concrète pour nous, estime Maria José Jiménèz. Aucun parti n’a jamais rien fait pour la situation des gitans. Les solutions ne peuvent venir que du milieu associatif  ». Cette prise de distance avec les partis politiques espagnols, elle la tient d’une première expérience en politique, qui lui a laissé un goût amer. En 1999, encore étudiante à l’université de Salamanque, elle est contactée par les services sociaux du Parti Populaire, à droite de l’échiquier politique.  « Ils m’ont appelé et, au vu de mes activités militantes, m’ont proposé de figurer sur leur liste. Mais j’étais en 17ème position, je n’avais aucune chance d’être élue. J’étais juste là pour séduire la communauté gitane  ».

Retour à Valence. Dans la petite salle communale du quartier d’El Cabanyal, Maria José poursuit son discours. Le rythme est rôdé, elle harangue la foule. Dans l’assemblée, un homme, le visage carré et le cheveu long – c’est un payo – l’interpelle. « Comment se fait-il que vous ne défendiez que la situation des femmes gitanes ? Pourquoi faire la distinction avec le reste des femmes ?  ». Le brouhaha monte dans la salle, accentué par la mauvaise qualité du micro qui passe de main en main. Cet homme, c’est Rafa Ballester, un membre de l’antenne valencienne de Podemos. Même s’il salue le travail de Maria José Jiménèz et de ses comparses de l’ Asociacion Gitanas Feministas por la Diversidad, il pointe néanmoins leur caractère « trop revendicatif” . Parfois, le discours de la jeune Galicienne prend même des accents marxistes. Pour elle, l’émancipation du peuple gitan passe par une “conscience de classe”. La libération du peuple par le peuple appliqué à une communauté.« Toutes les politiques menées pour aider les gitans se sont soldées par des échecs », éructe-t’elle.

Une posture parfois victimaire

Nombreux sont ceux qui lui reprochent aussi un posture parfois victimaire. Dans la salle communale, une petite pièce de théâtre s’est improvisée. Carmen, une des militantes de l’association, veste en jean et Timberland aux pieds, fait les cent pas. D’une voix étranglée par l’émotion, elle s’époumone. « Ils veulent nous expulser, ils veulent assassiner notre peuple  ». Dans son dos, un sac rouge sang, largement ouvert. Elle a le verbe facile, ses yeux se ferment chaque fois qu’elle évoque l’une des souffrances de son peuple.

Le rituel est rôdé. « La Guardia Civil …  » Elle sourit et se retourne. Derrière elle, assise à la table-pupitre, Maria José Jimenez fait rouler des cailloux sous ses doigts. Carmen s’approche d’elle. Maria José Jimenez glisse une pierre dans le sac. A l’énumération des souffrances subies par le peuple gitan depuis leur arrivée en Espagne au XVème siècle, le sac s’alourdit. Une fois toutes les pierres chargées, Carmen interpelle José, un autre membre de l’association. Chacun s’empare d’une des bretelles du sac et le lève au-dessus de leur tête, à bout de bras. « Je suis une femme gitane  », lance Carmen. « Je suis un homme gitan  », répond José du tac au tac. Et d’un coup, ils propulsent le sac au sol, qui vient s’écraser dans un bruit sourd. Comme un exorcisme.

Depuis le lancement en 1985 par l’Etat d’un grand Plan National pour le Développement de la Communauté Gitane, la situation a tout de même un peu évolué. Selon une étude de 2007, menée par le ministère du travail espagnol, seul un membre de la communauté gitane sur dix vit dans des logements délabrés, contre le double vingt ans plus tôt.

Malgré tout, la communauté gitane reste en retard sur tous les indicateurs. Le plus criant, c’est sûrement l’éducation. La part d’illettrisme chez les adultes monte à près de 9 % dans la population gitane, contre 2,2 % pour l’ensemble des citoyens espagnols.

En plus de ses activités militantes, Maria José Jiménèz dispense des cours à l’université de Vigo (Galice). Le nom du master : « Compensation des inégalités éducatives ». La connaissance, comme le premier outil vers cette conscience de classe qui lui tient tant à cœur.

Dépendance et complaisance 

Mais elle est lucide. Maria José Jiménèz pointe aussi les torts de sa communauté. « Pendant des décennies, les hommes politiques espagnols ont appliqué une stratégie de charité vis à vis du peuple gitan  », précise t-elle. Une logique de dépendance dans laquelle les gitans se complaisent, alors que dans certains quartiers décliner son identité suffit à chasser les opportunités d’emploi. Pourtant, « les gitans continuent de voter pour les même partis politiques, une moitié surtout dans le Sud soutient le PSOE (Parti socialiste espagnol), l’autre partie, dans le nord du pays, reporte son vote sur le Parti Populaire. Ce n’est pas comme cela que les choses vont changer  ».

Angel Vargas travaille avec Maria José dans le quartier de San Fermin, à Madrid. 
Rafael Ballester, membre de Podemos Valence. « Les membres de l’association ont un problème : elles sont trop agressives »

Longtemps, la communauté n’a eu qu’un seul représentant : Juan de Dios Ramirez Heredia, premier gitan à accéder au Parlement européen en 1987, sous les couleurs du PSOE. Là encore, l’intransigeance de Maria José Jimenez lui interdit la demi-mesure : « Depuis qu’il a été élu, il n’a rien fait de concret pour les gitans  ». Sévère peut-être, alors même que Juan de Dios Ramirez Heredia lui avait témoigné son admiration en décembre dernier.

 

Maria José Jiménez est de ces gens que rien n’arrête. Son combat, sa vie. « On travaille 24h sur 24. La semaine dernière, je n’ai dormi que deux soirs à Madrid, où j’habite ». Une pugnacité à toute épreuve. A l’image de ce projet social dans le quartier gitan de San Fermin, au sud de la capitale espagnole. Elle le sait d’avance, elle n’obtiendra pas les financements nécessaires pour mener à terme cette opération. Pourtant, elle est là, dans le barrio, à rencontrer les uns et les autres. Elle écoute, propose – comme si elle jouait sa vie. Jour après jour.

 

Si elle consacre tout son temps à son association, Maria José Jimenez ne dit pas non à un retour en politique. Sous les couleurs de Podemos encore une fois. Malgré ses remontrances envers le jeune parti de gauche, elle sait que l’échec et mat passe par là. Elle inhale un dernière bouffée de cigarette et rêve à voix haute : “J’aimerais me présenter dans la région de Madrid. Être chez moi”.