Réhabiliter l’école publique face au privé, l’utopie de Podemos

Réhabiliter l’école publique
face au privé,
l’utopie de Podemos

Podemos a l’ambition de donner la priorité au financement des écoles publiques et vise, à terme, une éducation 100% publique. Cet objectif se heurte à des obstacles, en particulier à Madrid, où l’enseignement privé est très implanté par rapport au reste de l’Espagne.

Par Sabrina Bennoui
Enquête de Sabrina Bennoui et Zahra Boutlelis
À Madrid
Vendredi 4 mars 2016

C’est le thème-phare pour tous les militants de Podemos. C’est pourtant le sujet sur lequel ils peuvent le moins. Issus de l’université publique pour la plupart, les fondateurs de Podemos militent avec l’idéal d’une école totalement publique en Espagne. « Nous devrions arriver à un pacte d’État dans lequel nous défendrions une éducation 100 % publique », confirme le secrétaire à l’organisation Podemos, Sergio Pascual. Dans une Espagne où près de 30 % des élèves de l’enseignement sont inscrits dans une école privée, du primaire au secondaire,  cette réforme du système éducatif est perçue comme un axe majeur pour réduire les inégalités qui se sont creusées avec la crise de 2008.

45% des élèves madrilènes sont scolarisés dans le privé

  • Publico (Public)
  • Concertado (Concerté)
  • Privado (Privé)

Même si cette tendance est à la baisse, l’Espagne demeure le deuxième pays européen pour la fréquentation des écoles privées, derrière la Belgique. À Madrid, ce chiffre passe même à 45 %. À titre de comparaison, la moyenne nationale française était de 17 % en 2014. Dans la capitale, Podemos dispose d’une partie du pouvoir dans la coalition ¡Ahora Madrid !. Mais Marta Higueras, bras droit de la maire Manuela Carmena, reconnaît une impuissance pour agir sur ce terrain. « Nous ne pouvons pas faire grand-chose car ce n’est pas notre compétence, répond-elle. Avec la direction de l'éducation, nous subventionnons énormément d'activités extra-scolaires et d’aides aux devoirs pour que l'intégration des enfants soit meilleure mais cela prend du temps ». C’est la communauté autonome (équivalent d’une région en France), et non la mairie, qui administre la politique éducative.

Une compétence régionale

Actuellement, dans la communauté autonome de Madrid, dominée par la droite, environ 30 % des dépenses de l’éducation sont consacrées aux établissements privés sous contrat. Ces établissements, également appelés concertés, Podemos s’en méfie. Là où Podemos soutient la coalition au pouvoir dans la communauté autonome, dans le territoire voisin de Castille-La Manche, les deux élus du parti de Pablo Iglesias ont soutenu les socialistes du PSOE dans la décision de geler les fonds alloués aux établissements concertés.

Le modèle espagnol distingue trois types d’écoles : les centros publicos (écoles publiques), les centros concertados (équivalent des écoles privées sous contrat) et les centros privados coexistent pour éduquer plus de 8 millions de petits Espagnols. L’État subventionne les écoles publiques et les établissements dits « concertés », ce qui suppose la gratuité pour les deux. Dans les faits, les parents qui choisissent les écoles concertées sont mis à contribution et doivent payer des options quasi obligatoires comme l’anglais, ce qui rétablit la différence de coût avec le public.

La mauvaise réputation du public

Si Podemos insiste tant sur l’école publique, c’est aussi parce qu’elle s’est dégradée dans la foulée de loi Wert, voulue par le gouvernement conservateur en 2012. La réduction des budgets a abouti à des fermetures des classes. Résultat : 20 % d’augmentation du nombre d’élèves en classe, des professeurs surchargés et des conditions de travail difficiles. Les écoles publiques souffrent d’une mauvaise réputation auprès des familles et il est difficile de les rendre plus attractives. L’argent ne bloque pas forcément les familles. Même les plus pauvres sont prêtes à miser beaucoup pour la réussite de leurs enfants dans une école concertée, jusqu’à 1000 euros par an chacun. « Je veux que mon fils réussisse, peu importe ce que ça coûte », assure Fatiha, immigrée marocaine du quartier populaire de Lavapiés. Pour une famille qui le peut, le sacrifice n’est pas démesuré. Mais avec un salaire minimum de 680 euros dans le pays, les frais de scolarité représentent une charge conséquente.  Les professeurs aussi se tournent vers le privé. « Les écoles concertées payent mieux les professeurs, affirme Gerardo Portela, coordinateur de Podemos Madrid. La bureaucratie du public a une mauvaise gestion des recrutements. Les professeurs rencontrent des blocages pendant longtemps ».

Raquel, elle, a fait le choix du public. Cette militante à Podemos est originaire du Nicaragua. Elle a scolarisé son fils de 9 ans à Vázquez de Mella, une école publique madrilène surnommée « école sans frontières » par le quotidien El Mundo - un surnom que lui ont valu les multiples nationalités de ses élèves. « Les gens évitent l’école publique car il y a beaucoup de populations immigrées et qu’ils ne veulent pas se mélanger avec elles, dit-elle. Dans l’école de mon fils, il y a seulement un enfant de père et de mère espagnols ».

Un public à deux vitesses

L’école publique en Espagne, ce sont surtout des réalités très différentes. Pour des raisons démographiques, certaines écoles sont très mal classées. En 2011, la Communauté autonome de Madrid a publié les résultats des tests de connaissances et de compétences requises à la fin de l'école primaire par école. Les écoles publiques ci-dessous ont des résultats en-dessous de la moyenne :

Le Sud de Madrid, une concentration d'écoles en difficultés

Dans le quartier populaire de Carabanchel (sud de Madrid), il n’y a pas un seul établissement privado. C’est dans cette zone que se trouve l’école República de Colombia, l’une des plus défavorisées de la capitale. José Mateo, le directeur, vient de raccompagner l’inspecteur de la Communauté autonome de Madrid vers la sortie. Les résultats de cette école sont très mauvais et il en a parfaitement conscience : « Quand il y a une concentration d’élèves qui ont des problèmes économiques et culturels dans une même école, les résultats sont faibles », lâche-t-il. Une fillette en rose le regarde dans l’ouverture de la porte en attendant qu’il finisse. Il s’interrompt en riant : « Attends-moi dehors, j’ai bientôt fini  ». L’école bénéficie d’une attention particulière mais elle n’est pas suffisante selon lui : « L’idéal serait que les gitans et les autres soient rassemblés et mieux répartis, qu’ils soient plus intégrés. Nos résultats académiques faibles sont directement liés à cela  ».

D'autres écoles publiques cherchent à être une alternative d’excellence en s’appuyant sur l’enseignement bilingue. Elles proposent des cours d’histoire-géographie et de sciences en anglais entièrement gratuits pour tous les élèves. À Madrid, on compte déjà 300 écoles primaires et 100 lycées bilingues pour concurrencer les 180 centres concertés. Le prestigieux lycée Cervantes, en plein cœur du quartier Embajadores, en est un. « Nous avons des résultats magnifiques », se réjouit Julia Pérez, la directrice, en s’agitant dans son grand bureau au style Renaissance. Cette année est particulière pour l’établissement. Le 23 avril, ce sera le 400e anniversaire de la mort de Cervantes et de Shakespeare. Il n’y a pas de sélection à l’entrée, assure la directrice. « Nous avons une multitude de cultures, assure Julia Pérez. Nous avons ici de l'immigration sud-américaine, des pays de l'Est, des Marocains, des Chinois, des Ukrainiens, des Russes ». Elle est garante du maintien de la mixité sociale : « Si les élèves qui viennent n’acceptent pas le règlement et ne se mélangent pas aux autres, nous ne les acceptons pas ».

Le poids important de l'Église

Les choix politiques de Podemos menacent l’école privée, selon la droite. Plus de 2 millions d’élèves se retrouveraient sans école et 130 000 professeurs sans emploi, ont calculé El País et El Mundo. José Ignacio Wert, ex-ministre de l’éducation nationale de 2011 à 2015 sous le gouvernement du Parti populaire (PP), pense que la solution du tout-public est radicale et que le système à trois écoles fonctionne bien. « On exagère toujours la question du statut des centres, juge-t-il. À Hong Kong, il n’y a pas d’écoles publiques. Ce sont des fondations liées aux différentes confessions religieuses, aux entrepreneurs. Toutes sont soutenues par des fonds publics et le système marche très bien ».

La grande majorité des écoles concertées sont de nature religieuse

  • Écoles laïques
  • Écoles religieuses

Les centres concertados sont en grande partie gérés par l’Église, en héritage du franquisme. Dans les années 1950, l’État espagnol a signé un concordat avec l’Église pour développer le système éducatif dans un pays alors très analphabète et à court de personnel pour ses écoles publiques. « Il existe un dilemme, explique Javier Díez Medrano, professeur à l’université Europea. Comment intégrer des valeurs laïques dans l’école sans rompre avec l’Église ? Si vous suspendez les aides à l’Église, la moitié des écoles fermeraient  ». Le concordat entre l’Espagne et l’Église engage encore l’État à subventionner les écoles religieuses.

Même à Podemos, les militants savent que la pression de l’Église sur le pouvoir politique est trop forte pour que l’objectif 100 % public soit réaliste. « C’est très compliqué, concède Gerardo Portela au nom du parti d’Iglesias. Il faut faire des réformes constitutionnelles et trouver de l’argent pour transformer les écoles concertées en écoles publiques ». En ciblant les établissements privés, Podemos s’en prend indirectement à l’Église, dans une vision politique laïque de la société espagnole. « Nous ne voyons pas ce débat comme une lutte public contre privé, mais comme un développement de l’école publique », tempère Gerardo Portela. Dans ce débat qui traverse la société espagnole de façon récurrente, aucun parti n’était cependant jamais allé aussi loin que le sien.