Rémunération des élus Podemos : une transparence encore trop floue

Rémunération des élus Podemos

Une transparence encore trop floue

Podemos a imposé un plafonnement des salaires de ses élus européens et nationaux. Derrière la vitrine de la transparence se cachent quelques dysfonctionnements et autres obstacles juridiques. Enquête.

Par Loris Belin
Enquête de Loris Belin et Sarah Vildeuil
Infographies de Loris Belin et Marine Lesprit
A Madrid
Vendredi 4 mars 2016

Un député français gagne plus de 7000 euros bruts par mois. Ses homologues anglais ont obtenu une augmentation de salaire de 10 % en juin 2015, pour toucher 8833 euros mensuels. En Espagne, Podemos voit quatre fois moins grand. Le nouveau parti de la gauche espagnole plafonne les revenus des élus. Ils ne reçoivent pas plus de trois fois la valeur du salaire minimum national, le SMI (Salaire Minimum Interprofessionnel) qui s’élève à 655,20 euros en 2015. C’est une somme modeste pour une ville comme Madrid où le loyer mensuel moyen pour un studio avoisine les 700 euros.

Avec leurs 1965,60 euros nets mensuels, les représentants Podemos sont les plus pauvres de la classe politique espagnole. A titre d’exemple, un député régional à l’assemblée de Madrid d’une autre formation perçoit un salaire deux fois plus important. Par rapport aux députés européens, la fiche de paie est divisée par quatre.

En sus d’une diminution du salaire net, Podemos a mis en place un système de redistribution de l’excédent de salaire que touchent ses élus. Autrement dit, l’élu conserve 1965,60 euros sur le revenu qui lui est destiné. Tout le reste ira ailleurs. Cette somme volontairement dégagée doit être reversée à parts égales entre le parti et des causes sociales soutenues par Podemos. Ces bonnes causes sont listées sur un site web, intitulé « Impulsa ». Les internautes sont invités à voter pour le projet de leur choix. Lors de la dernière édition d’Impulsa, entre septembre et octobre, 300.000 euros ont été reversés à diverses associations : des écologistes, des programmes de réinsertion d’anciens détenus ou à un groupe de soutien au peuple sahraoui.

La situation n’est pas la même pour un député européen que pour un conseiller municipal, rémunération variable oblige. A salaires différents, répartition différente et donc analyse différente. La mise en pratique a des ratés, entre manque de transparence et chiffres incohérents. Explications des élus les plus éloignés du peuple, aux plus proches du citoyen.

Eurodéputés : les mois passent, les donations baissent

(1) Deux raisons l’expliquent. Ils sont les premiers disponibles après l’élection européenne. Surtout, ce sont ceux les plus proches de la répartition à 50 – 50 que s’était imposé Podemos.

A l’issue de leur élection en mai 2014, les eurodéputés sont les premiers à expérimenter cette règle de redistribution de leurs salaires. Les chiffres utilisés dans le graphique sont ceux de juillet 2014. (1) On est alors aux balbutiements de l’idée du parti « violet » sur la rémunération des élus. Leur salaire net dépasse alors de 224.90 euros la limite des trois fois le SMI. Aucune explication n’est communiquée autour de cette petite exception.

Le système de donation est, lui, impeccablement respecté en début de mandat. Le sans-faute tient sept mois avant de s’écrouler au fur et à mesure. A la lecture des chiffres de Transparencia Podemos, les donations de Lola Sánchez passent, en moins d’un an, de 4000€ à 1500€. Les chiffres sont ouvertement communiqués par le parti mais rien n’explique l’origine de cette baisse. Dans le même temps, les dépenses fixes, notamment l’impôt communautaire, n’évoluent pas. Selon le quotidien digital El Confidencial, seule Tania Gonzalez a réellement donné l’intégralité de la part que les élus devaient reverser au parti. Les services des eurodéputés Podemos n’ont pas donné suite à nos questions sur le sujet.

Dans cette image dynamique, faites glisser la barre vers la droite pour révéler l’analyse des revenus de Lola Sánchez.

Les chiffres publiés sur le site Podemos vont jusqu’en juin 2015. Depuis, quatre des cinq eurodéputés ont démissionné et on ignore la situation salariale de leurs remplaçants.

Le concept d’« œuvres sociales » à la définition de l’élu

Les donations ont toujours lieu, mais là aussi, Podemos connaît quelques hésitations. Le principe « d’oeuvres sociales » auxquelles sont reversés une partie des salaires des élus est alors flou. Impulsa n’existe pas encore, les eurodéputés choisissent la structure à laquelle ils souhaitent reverser une partie de leurs deniers. Teresa Rodriguez s’engage par exemple contre les licenciements massifs de Coca-Cola dans l’usine de Fuenlabrada et de l’entreprise de métallurgie automobile Delphi en aidant financièrement le personnel mis à la porte. Pablo Enchenique – lui-même en fauteuil roulant – aide des associations luttant pour l’insertion sociale des personnes en situation de handicap. Pablo Iglesias, lui, décide de verser l’intégralité de ses donations à la Tuerka. Cette émission de débats diffusée sur YouTube et à la télévision, a pour animateur vedette un certain Iglesias Pablo. Cette manœuvre ne manque pas de susciter de vives réactions de la part des partis de l’opposition et d’une partie des eurodéputés.

Députés au Congrès : les plus récemment élus sont les plus transparents

Depuis les législatives du 20 décembre, 69 députés violets complètent la famille des élus Podemos. Ils ont confirmé leur engagement à ne percevoir que trois fois le SMI dans une réunion du conseil citoyen étatique, organe de direction politique du parti entre assemblées, le 6 janvier dernier.

Le salaire au Congrès est différent entre les députés de la communauté autonome de Madrid et ceux des autres communautés autonomes. Selon le journal économique Expansion, Podemos se passe de plusieurs sources de revenus comprises dans la paie des députés :

  • L’indemnisation supplémentaire liée aux frais de transport et au logement pour ceux qui doivent se déplacer dans la capitale espagnole pour les sessions du Congrès ;
  • Le revenu supplémentaire pour les postes à responsabilité au sein du Congrès (plus de 2.500 euros par mois pour les secrétaires) ;
  • Les pensions et aux autres prestations une fois que les élus quittent leur poste ;
  • Les avantages en nature comme les 3.000 euros de déplacements en taxi ou la ligne Internet offerte.

Le groupe de députés Podemos au Congrès est en réalité composite, puisqu’il comprend également des membres d’En Comu Podem (l’équivalent de Podemos en Catalogne), d’En Marea (Podemos en Galice) mais aussi d’Equo (parti écologique). Pour ces partis, le salaire net va bien dans les caisses de leur formation, comme nous l’a confirmé Rosa Martinez, co-porte-parole d’Equo.

Le cas Ramon Espinar

Le parti a aussi insisté sur l’impossibilité de percevoir deux salaires de deux postes d’élus différents, avec l’exemple de Ramon Espinar. Tout juste élu sénateur alors qu’il était déjà député de Madrid, Espinar a renoncé à sa rémunération de sénateur. L’action a été perçue comme un coup de communication par les partis d’opposition.  « La loi indique que toute personne, que ce soit un politique ou un fonctionnaire, ne peut gagner deux salaires de l’administration, nous a affirmé une source de la direction d’Izquierda Unida. Il a simplement fait ce que la loi l’obligeait de toute façon à faire. »

Députés à l’assemblée de Madrid : une répartition incertaine, même pour les élus

Podemos occupe 27 sièges à l’assemblée de Madrid depuis juin 2015, confirmant son rang de troisième force politique. Cette petite victoire électorale a débouché sur un vrai camouflet pour l’idée de transparence chérie par le parti citoyen.

Depuis, la section transparence des députés de l’assemblée madrilène sur le site du parti reste vierge. Un message indique « Les élus Podemos gagnent 3 fois le SMI. Un découpage complet de leur feuille de paie et de leurs donations sera disponible dans la prochaine actualisation.  »

(1) Crédit photo : Impression écran « https://transparencia.podemos.info/cargos-publicos/cmadrid/cecilia-salazar-alonso-revuelta »

L’absence de détails avait déjà été soulignée par le site d’information Eldiario.es, il y a plus de trois mois. Pourtant, il n’y a toujours pas de traces d’une mise à jour malgré les requêtes des journalistes locaux. Le site de l’institution elle-même permet de connaître le montant perçu par les députés depuis octobre 2015.

Les détails ne sont pas disponibles. Plus surprenant encore, les élus eux-mêmes semblent ignorer où va leur propre rémunération. Cecilia Salazar-Alonso, députée de l’assemblée de Madrid, nous a assuré que 50 % de sa rémunération « (allait) a Impulsa ». La doyenne des députés Podemos de l’assemblée (56 ans) est en revanche bien moins précise en ce qui concerne le reste de ses revenus. « J’ai signé un contrat avec Podemos Transparencia et ce sont eux qui effectuent la répartition. Je ne me souviens pas des chiffres précis. » Le principe est nébuleux, d’autant qu’avec un salaire minimum à l’assemblée de 3407,89 euros, la distribution de la moitié de ce salaire à Impulsa ne laisserait qu’une part de 1703,94 euros, une somme inférieure au salaire net annoncé sur le site de Podemos (3 fois le SMI soit 1965 euros). Il est impossible de connaître les chiffres exacts de cette répartition et le parti n’a pas donné suite à nos questions.

Le porte-parole de Podemos, José Manuel López, est par ailleurs le mieux rémunéré des porte-paroles de l’assemblée, avec 4450 euros par mois (36 euros de plus que le PSOE, 60 euros de plus que Ciudadanos, et 491 euros de plus que le PP).

Conseillers municipaux de la mairie de Madrid : pas la majorité pour pouvoir changer

Les intentions salariales de Podemos à l’échelle locale se heurtent là aussi à plusieurs obstacles.

A la mairie de Madrid, le parti est représenté par la liste citoyenne ¡Ahora Madrid ! qui a obtenu le pouvoir dans la capitale il y a bientôt un an. Les conseillers municipaux affiliés à Podemos redistribuent leur salaire à la formation Ahora Madrid à hauteur de 30 % et à 50 % à Podemos d’après un article d’El Confidencial. Ces 50 % correspondent à la redistribution aux frais de fonctionnement du conseil citoyen étatique, au projet Impulsa mais aussi au cercle Podemos auquel appartient l’élu. Les 20 % restants couvrent le salaire, les taxes sur ce salaire et d’autres coûts de fonctionnement. La répartition est clairement établie, mais pas exactement le détail.

Carmena n’a même pas osé tenter la réforme

Le parti citoyen possède plusieurs conseillers municipaux mais la liste ¡Ahora Madrid ! n’est pas majoritaire puisque le PP possède un conseiller municipal de plus (22 contre 21). La maire Manuela Carmena soutient la proposition de Podemos mais n’est pas parvenue à changer la loi qui fixe la rémunération des élus madrilènes. L’ancienne juge n’a même présenté la réforme au conseil municipal car elle considérait qu’elle n’avait « aucune chance de passer ».

Elena Costas Pérez, politologue au groupe d’analyse politique espagnol Politikon partage également les craintes de Carmena et n’est pas surprise par l’attitude la dirigeante madrilène : « Podemos va devoir changer la loi pour mettre en place son système de rémunération, ce n’est pas forcément la priorité ou l’intention des confluences, les listes municipales soutenues par Podemos. Carmena n’avait d’ailleurs pas beaucoup insisté là-dessus pendant sa campagne. »

Les limites du système Podemos : Une bonne volonté encore perfectible

Podemos a imposé la question de la rémunération dans le débat politique en Espagne. Le pays est devenu un des plus en avance au monde sur la question de la transparence, intimement liée à celle de la répartition des revenus. Cette transparence reste toutefois encore très incomplète, voire incohérente, au point de créer la confusion au sein même du parti.

Les salaires réduits ont vocation à se rapprocher de ceux de « la gente corriente », une expression régulièrement employée par le parti, que l’on peut traduire par Monsieur ou Madame Tout-le-Monde. Ces rémunérations ne prennent toutefois pas en compte la spécificité de la politique. Ces postes de pouvoir impliquent de lourdes responsabilités et des connaissances particulières. Elena Costas Pérez, du groupe d’analyse Politikon, est convaincue que la réduction de la rémunération n’est pas un gage de sûreté. « La baisse des salaires n’est pas un système qui évitera la corruption. 1900 euros par mois sont suffisants pour vivre, mais Il y a une contradiction à vouloir représenter la population, alors qu’avec un salaire à ce niveau, c’est compliqué de pouvoir assurer une vie de famille. »

Costas Pérez craint aussi que de telles intentions ne desservent la qualité des représentants du parti citoyen. « Il y a un proverbe anglais qui dit : « Si vous offrez des cacahuètes, vous attirez des singes. » C’est un peu la même chose avec la politique : si tu veux de bons hommes politiques, de bons techniciens, il semble normal qu’ils soient bien payés, à leur valeur. »

Loris Belin est sur Twitter