Saleté à Madrid : le dossier qui fait tache

Saleté à Madrid : le dossier qui fait tache

Papiers sur les pavés, bouteilles vides, sacs plastiques… Madrid est sale. Élue il y a un an, la maire indignée Manuela Carmena souhaite faire de la capitale espagnole une ville propre mais se heurte à des obstacles légaux et culturels.

Par Fanny Weil
Enquête de Fanny Weil et Barbara Marty
Photos de Fanny Weil
A Madrid
jeudi 3 mars 2016

Calle de Ventura de la Vega, dans le centre de Madrid. Un homme d’une soixantaine d’années, chapeau de chasse vissé sur la tête, avance d’un pas lent. À sa droite, un tas d’ordures empilées autour d’une poubelle publique. Il tourne le regard. Puis s’arrête. Quelques secondes, et le voilà smartphone en main. Une photo, une preuve.

Depuis des mois, ces clichés d’ordures fleurissent sur les réseaux sociaux, comme Twitter, où ils sont accompagnés du hashtag #Stopbasura (« Stop aux ordures »). Des comptes spéciaux aux titres évocateurs se multiplient : « Basura en Madrid » (les ordures à Madrid), « Madrid Da Asco » (Madrid est dégoûtant), « Madrid está sucio » (Madrid est sale). L’heure est à la dénonciation. Moins à l’action. La mairie se dit otage des décisions prises sous les mandats précédents, tandis que la population préfère faire des réclamations à la municipalité plutôt que de changer ses habitudes.

Ces revendications témoignent de l’exaspération des Madrilènes face à l’état des rues. Accoudée au bar du café La Alegria, dans le quartier populaire de San Diego, une quadragénaire, cheveux tirés vers l’arrière et bière à la main, s’énerve. « Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait des rats, quand on voit l’amas d’ordures qu’il y a en bas de chez moi !  » Elle range nerveusement ses affaires dans une sacoche à fermeture éclair. Mais s’interrompt régulièrement pour pointer du doigt un petit tas de déchets visible à travers la fenêtre. Le Centre, le quartier de Chueca, plus au Nord, ou encore Puente de Vallecas, au Sud, le spectacle est le même dans toute la ville. Des bennes à ordures remplies, voire débordantes. Les plus persévérants tentent d’y enfoncer de force des bouteilles en plastique vides en poussant l’une avec l’autre pour éviter de mettre directement la main. Devant ces conteneurs s’amoncellent sacs plastiques et boîtes en carton.

Ana Gómez est journaliste pour le pure player « El Confidencial » et travaille sur ces sujets depuis quelques mois. Elle résume la situation : « Une fois, une amie a glissé sur une peau de banane comme dans les dessins animés, c’est hallucinant.  »

Manuela Carmena victime de l’héritage de ses prédécesseurs 

Ce problème de propreté remonte à presque dix ans. Juan José Fuentetaja, président de l’Association de voisins Nudo Sur, au Sud-Est désigne l’ancien maire Alberto Ruiz Gallardon comme responsable. Il accuse ce membre du Parti populaire, élu entre 2003 et 2011, d’avoir « détruit Madrid ». Pour lui, la dette de la ville – d’un montant de près de 4,6 milliards d’euros au 31 décembre 2015, selon les chiffres de la mairie – date de son mandat et des constructions de tunnels qu’il a entreprises. Conséquence : Ana Botella, qui a pris les commandes de la mairie de la capitale après lui, a été contrainte d’accorder les contrats de concessions de nettoyage aux sociétés privées qui proposaient la solution la moins onéreuse. « Pour remporter les appels d’offre, les entreprises tirent les prix vers le bas  », explique Marta Higueras, première adjointe au maire et conseillère municipale en charge de l’égalité, des droits sociaux et de l’emploi. « Mais une fois le contrat signé, le prix fixé ne permet pas à l’entreprise de payer tous les travailleurs  » et l’oblige à en mettre au chômage.

Aujourd’hui, l’équipe municipale est enchaînée à ces “contrats désastreux”, en vigueur pour une durée de vingt ans. « Nous ne pouvons y mettre un terme sans payer une somme d’argent très importante, que nous n’avons pas  », regrette Marta Higueras. Manuela Carmena, « n’a pas la capacité légale de changer les contrats  », répète Esteban Benito, président de l’Association de voisins du quartier de Chueca. « Elle devrait payer de lourdes pénalités pour les rompre  », confirme-t-il. « Qui dit moins d’argent, dit moins de service  » poursuit le président.

« Depuis le changement de l’équipe municipale, Madrid est : 26 % plus propre, 24 % plus sale, 50 % comme avant ».

Cette réduction du personnel a coûté cher à Madrid en termes de moyens affectés au nettoyage. Francisco Pérez Martinez, balayeur de 54 ans, en souffre dans son travail. « Pour nettoyer efficacement les rues de Madrid, il faudrait doubler les effectifs. Il y a des quartiers populaires comme Tetuán ou Villaverde où certaines rues ne sont nettoyées qu’une seule fois par mois.  » Nita García, 70 ans et membre de l’Association de voisins Nudo Sur, assise devant de sa bière sans alcool à une table de bistrot, place Legazpi, secoue son parapluie pour appuyer son discours. « Les services de nettoyage passaient deux fois par jour avant ça. Après, c’était trois fois par semaine seulement  ». Elle s’agace : « Comment voulez-vous que les rues soient propres dans ces conditions ?  »

Difficile de lutter contre les mauvaises habitudes

Plaza Santa Ana, en plein centre, une jeune femme en vélo se précipite vers les bennes à ordures. Elles sont déjà pleines. Elle sort d’un sac à dos bleu pétard, ce qui semble être l’ensemble de ses ordures des trois derniers jours. Qu’importe, ses sacs-poubelles resteront posés au pied des conteneurs. Ils viennent s’ajouter aux morceaux de carton et aux éclats de verre qui jonchent déjà le bitume. « Les gens sont sales  », accuse Esteban Benito. « C’est un problème culturel. Ils n’ont pas cet esprit collaboratif et soucieux de l’environnement  ». Manuela Carmena en a d’ailleurs eu la preuve, lorsqu’elle a proposé la mise en place d’un système de nettoyage basé sur le volontariat. Face à l’opposition des habitants, la maire a abandonné son idée.

Francisco Pérez Martinez dénonce un « manque de civisme  » de ses concitoyens, qui « ne font pas attention  ». Il cite avec amertume l’exemple de la Pedriza, « un parc naturel magnifique, qui a dû fermer provisoirement à cause de l’incivilité des visiteurs  ». Nita García aussi a remarqué un “manque d’éducation et d’intérêt” des habitants de la capitale pour la propreté, mais aussi des Espagnols en général. « Regardez les poubelles publiques, il y a des cendriers dessus. Pourtant ils sont tous vides et les trottoirs sont couverts de mégots  » se plaint-elle.

La mairie madrilène a pris des initiatives. Mais les opérations de nettoyage ponctuelles, la distribution de cendriers de poche, les affiches au caractère moralisateur présentes un peu partout ne suffisent pas pour lui. « Pour que les citoyens se sentent concernés, il faut toucher à leur porte-monnaie, analyse Esteban Benito. Il faut combiner ces mesures à des amendes  ». Pour rendre ces sanctions effectives, Nita García pense détenir la solution : « Cela fait huit ans qu’on réclame la création d’une police de proximité pour empêcher les piétons de jeter leurs déchets  ». Si la mairie n’a pas encore répondu à cette requête, elle a déjà prévu de consacrer plus de 217 millions d’euros à la propreté de la ville en 2016, contre plus de 205 millions en 2015. Depuis le mois de novembre, une campagne incite les riverains à changer leur comportement. « Mais les Espagnols ont horreur qu’on leur dicte l’attitude à avoir  », plaisante Nita.

« Si tu as besoin qu’on te fasse un signe pour utiliser la poubelle, le voilà »
« Un chewing-gum met 5 ans à disparaître, penser à la poubelle prend un seconde »
(à gauche) « Madrid, au ciel oui, au sol non »

En attendant que la mairie parvienne à corriger le problème de la saleté, certains Madrilènes prennent les devants. Daniel Diaz est fleuriste. Dans son magasin aux murs blancs flotte un parfum léger. Situé rue Fernando VI à Chueca, quartier touristique, il est pourtant à quelques mètres de trois bennes à ordures débordant sur le trottoir. Devant la porte d’entrée de la boutique, sur le trottoir d’en face, trois sacs poubelles prêts à exploser ont été abandonnés. « Tous les matins, en fonction du personnel que j’ai à disposition, nous faisons le ménage dans la rue  », raconte-t-il.

« Voisin, voisine, tu veux un quartier propre ? Il n’y a pas que les soirées en pleine rue qui salissent, ça dépend aussi de toi »

Esteban Benito quant à lui, mobilise les membres de son association pour déposer des tracts dans les boîtes aux lettres, toutes les semaines. Il veut « informer les riverains et les commerçants sur la façon dont ils doivent gérer leurs détritus  ». Une initiative mise en place depuis près de trois ans. « Au moment de la grève des éboueurs en 2013, nous avons pris des sacs-poubelles et nous avons nettoyé les rues nous-mêmes  », se souvient-il. L’association a également envoyé une présentation à l’équipe municipale, proposant des campagnes pour la propreté.

« Commerçant, tu veux un quartier propre ? Il n’y a pas que les soirées en pleine rue qui salissent, ça dépend aussi de toi »

Daniel Diaz veut donner sa chance à l’équipe municipale encore fraîchement élue et espère une amélioration de la situation dans les mois à venir. Mais il ne se montre pas très optimiste. « Plus c’est sale, plus t’as envie de salir.

Fanny Weil est sur Twitter