Cette jeunesse qui adule Ciudadanos et maudit Podemos

Cette jeunesse
qui adule Ciudadanos et maudit Podemos

Ils sont jeunes, aisés, veulent un changement politique en Espagne, de la transparence et rejettent Podemos : voici les militants de Ciudadanos. Souvent présenté comme le Podemos de droite, le parti rejette cette idée au nom de sa différence sur l’économie, l’Europe et la Catalogne. Il est aux portes du gouvernement.

Par Benjamin Badache
Enquête de Benjamin Badache et Elie Courboulay
à Madrid
Jeudi 3 mars 2016

Laura Caro regarde la télé, ce 15 mai 2011. Elle est fascinée par la scène qui se joue sous ses yeux : des milliers de manifestants qui s’emparent d’une place principale de Madrid pour crier leur ras-le-bol contre des politiques inefficaces. Son éveil politique vient d’avoir lieu, à tout juste 18 ans : « Je me suis rendue compte qu’on pouvait faire de la politique et changer les choses en étant de simples citoyens. Je me suis identifiée aux Indignés ! »

Depuis, un parti politique s’est fédéré autour du mouvement citoyen, Podemos. Pourtant, certains soutiens du 15 M, comme Laura, ont préféré suivre le chemin de droite incarné par Ciudadanos. Le parti était, jusqu’en 2011, confiné à la Catalogne. A sa création en 2006, il se voulait défenseur de l’unité espagnole. Il connait une expansion nationale depuis 2014. Sa renaissance s’effectue sur fond de crises, sous la houlette de son leader Albert Rivera et compte désormais environ 24.000 militants selon les Jeunesses du parti. « A Ciudadanos, nous sommes modernes sur la forme et sur le fond. Podemos n’a que la forme. Pour le reste, ce sont des communistes archaïques. » La militante madrilène du parti orange refuse l’analogie entre Podemos et son mouvement, souvent faite par des médias attentifs à leur jeunesse. Même si les deux camps désirent un changement politique impliquant une lutte contre la corruption et pour la transparence, ce sont deux mondes opposés.

« Notre parti est de droite modérée. Le libéralisme est notre modèle. Podemos est d’extrême gauche, le communisme est leur dogme ».

Cheveux au vent, pianotant sur la table du bistrot avec ses doigts, Laura, fille d’un couple d’ophtalmologues est sans concession face aux militants de Podemos : « Ce sont des naïfs. Au mieux, des idéalistes inconscients. A Ciudadanos, on s’adapte à la réalité, au marché. On ne veut pas changer le système  ». Alpaguant le serveur par le geste d’une jeune femme qui s’impatiente, elle ricane : « Chez Podemos, les militants sont comme les serveurs, lents et fainéants. » La jeune diplômée d’école de commerce reconnait qu’elle ne connait personnellement aucun de ses membres. Elle n’a jamais apprécié la compagnie des gens de gauche : « J’ai toujours fait partie d’un milieu favorisé. Je fréquente essentiellement des gens aisés, de droite. Je m’identifie plus à Albert Rivera qu’à Pablo Iglesias ».

Rivera et Iglesias ont des personnalités, styles et comportement différents. Le même écart existe chez les militants. Eddy Sanchez, professeur de sciences politiques à l’université Complutense, à Madrid, décrit le clivage entre les deux bases militantes : « A Ciudadanos, l’origine sociale des adhérents est bien plus aisée que celle des fidèles de Pablo Iglesias  ». « Mélanger des gens qui ont connu la misère à des nantis ce n’est pas si simple », observe le leader local du parti de gauche radicale Izquierda Unida. Quand Podemos ne propose pas de carte d’adhésion, Ciudadanos la facture 120 euros minimum par an.

120 euros, c’est le prix pour défendre une Europe encore plus intégrée et libérale, mais aussi pour préserver l’union de l’Espagne contre l’indépendantisme catalan. Sur le plan idéologique, Podemos et Ciudadanos évoluent aussi dans deux univers différents. Pedro Manol et Ruben Peñaranda incarnent ces deux univers. L’un et l’autre sont étudiants, ont été indignés au 15M et sont militants. Le premier à Podemos et l’autre à Ciudadanos.

L’Europe sociale contre l’Europe libérale

« Ce que nous refusons c’est l’austérité, attaque Pedro, poing serré. Nous aimons l’idée d’un projet européen. L’Europe solidaire est souhaitable, ce n’est pas celle de Merkel ». Ruben rigole, soupire, joue avec sa montre imposante : « Si l’Europe suggère l’austérité, c’est bien parce que les Etats ont mal géré leurs budgets. Il faut être responsable. L’Europe c’est la paix, ça ne peut pas être un monstre ». « L’Europe, c’est l’avenir », scande-t-il. Son père, avocat fiscaliste, le lui a souvent répété. C’est même « le parti le plus pro européen du continent », a écrit dans Marianne l’essayiste Fernando Savater, un Espagnol francophile. Les cigarettes s’enchaînent. Ça chambre plutôt dans un bon esprit. Mais les positions ne bougent pas d’un iota au bar La Huega du quartier populaire de Madrid, Lavapiés, où nous avons réunis les deux jeunes hommes.

La Catalogne comme joyau du royaume

Carles Mujola est né à Barcelone et y vit toujours. Il a pris sa carte à Ciudadanos en 2007, le jour de ses 18 ans, avec l’idée de ne pas être « un nationaliste obligatoire ». Traduction : d’avoir à défendre l’indépendance de la Catalogne. Podemos, avec sa formule « Catalogne pour tous », a été délibérément ambigu car silencieux sur ce sujet au moment du référendum en septembre 2015. Un fossé le sépare de Ciudadanos. Le jeune parti de centre-droit s’est fondé en réaction à l’idée de l’indépendance de la Catalogne, en 2006.

« “Super Rivera“ est l’un des rares qui, à Barcelone, fonde sa pensée sur l’anti indépendantisme tout en étant d’une droite modérée. Il aime l’Espagne et la veut unie.  »

Son engagement a été un choc pour ses parents, indépendantistes. « Mes parents ne m’ont pas compris. Ils pensaient que c’était une erreur de jeunesse et maintenant que mon adhésion dure, ils me prennent pour un traitre. » Ils l’aident quand même financièrement, depuis deux ans il cherche à lancer une start-up de communication politique. Elle serait, principalement, au service de son parti de toujours. En attendant, cela lui laisse le temps de militer. Carles Mujola organise, tous les mardi, des cafés « réfléchir pour agir » dans un bar barcelonais.

Agir, Ciudadanos le pourra bientôt si son accord de gouvernement avec le PSOE obtient le soutien des députés. Aux dernières élections générales, le jeune parti de droite a obtenu deux millions de suffrages et 29 députés de moins que Podemos. C’est la dernière différence entre les deux formations. L’une et l’autre sont pressées d’accéder au pouvoir. Avec des stratégies différentes et des rapports singuliers au PSOE.