Marta Higueras, l’autre maire de Madrid

Marta Higueras,
L’autre maire de Madrid

Numéro 2 de la mairie de la capitale espagnole, Marta Higueras est une proche de Manuela Carmena, la maire, depuis plus de vingt ans. Cette complicité se retrouve aussi bien sur le lieu de travail que sur les pistes cyclables.

Par Jean-Guillaume Bayard
Enquête d’Antoine Castagné et Jean-Guillaume Bayard
à Madrid
Vendredi 4 mars 2016

Marta Higueras parle depuis vingt minutes. Son téléphone sonne. Elle le retourne, elle s’excuse et coupe le son de l’appareil. Un nom s’est affiché : Manuela Carmena. La maire de Madrid et elle se connaissent depuis presque 25 ans et sont devenues très proches. Depuis les tribunaux de Plaza de Castilla, où elle se sont rencontrées au début des années 1990, les deux femmes ont développé une relation de confiance qui fait aujourd’hui d’Higueras la première conseillère de Carmena à la mairie de Madrid, si ce n’est une maire-bis. Bosseuses, complémentaires, le tandem forme un duo rare en politique.

Corruption, vélo et Pays basque

« Nous nous retrouvons tous les week-ends pour discuter, raconte Marta Higueras. On parle des choses qui se sont passées la semaine et dont nous n’avons pas pu parler. » Les deux femmes partagent un amour inconditionnel pour leur métier. Son assistante la surnomme la « machine de travail ». Son absence de bijoux et de maquillage disent qu’à part travailler, elle n’a pas le temps de grand chose.

Quand elles se sont rencontrées, en 1992, c’était évidemment dans le cadre du travail. Leur job : la lutte contre la corruption des fonctionnaires ibériques. Higueras raconte : « Je me souviens d’un jour où tout le monde était en vacances sauf cette dame, Manuela. Il y avait un panneau sur la porte qui jouxtait mon bureau où était marqué ‘l’urgence fête ses deux ans’. Elle m’a demandé comment c’était possible qu’une urgence puisse en être une, deux ans après. Elle a enlevé l’affiche. Elle a dit : ‘ce qui est urgent doit être fait le lendemain, sinon ça ne l’est pas’. A partir de là, on a commencé à travailler ensemble. »

Jesus Montero, secrétaire général de Podemos à la mairie de Madrid, a vu naître la relation entre les deux femmes et l’aide apportée par Higueras à Manuela face au corporatisme du secteur judiciaire.

Cette relation professionnelle s’est poursuivie même quand Marta Higueras a quitté Madrid pour le gouvernement basque au début des années 2000. Petit à petit, cette relation a glissé vers l’amitié. Elles se sont rendues compte qu’elles étaient, l’une et l’autre, des férues de vélo. « Nous avons commencé par faire quelques balades à bicyclette, développe Marta Higueras. Puis nous avons fait le tour de la France avant de se garder une semaine de vacances chaque été pour pédaler ensemble. Nous l’avons fait jusqu’à l’année dernière, avant qu’elle ne prenne la mairie de Madrid, et nous sommes allées en Irlande ».

« C’est à cause de son fils et moi qu’elle s’est présentée »

Leur histoire, c’est celle de deux femmes indépendantes et bosseuses dont l’une a pris le risque de devenir femme politique, tandis que l’autre reste dans l’ombre pour elle. Avant de se présenter à la mairie de Madrid, Manuela Carmena a eu beaucoup de doutes quant à ses chances de gagner. A ses côtés, deux personnes ont beaucoup milité pour la pousser à sauter le pas : son fils, Manuel, et… Marta Higueras. « Elle nous a dit non jusqu’au dernier jour, se souvient-elle. Quand elle a pris sa décision, elle est venue me voir avec son fils en nous disant qu’elle se présentait à cause de nous ». Sur sa liste, Marta Higueras ne figure qu’à la septième place. Cela ne reflète pas son influence sur la future maire de Madrid. Une fois élue, elle retrouve sa véritable place auprès de son amie. Higueras sera la numéro 2 dans l’organigramme de la mairie. A elle l’équité, les droits sociaux et l’emploi, soit un large portefeuille qui concentre les plus importantes promesses électorales de Carmena.

Le binôme a inventé son propre modèle. « Ces deux femmes tranchent avec la classe politique habituelle, constate Nieves Tirez Jimenez, qui connaît Marta Higueras depuis l’époque basque. Elles ne sont pas des politiques et ça change tout ». On connaît à Manuela Carmena un engagement de jeunesse au PCE. Elles n’ont pas pris de carte où que ce soit depuis l’instauration de la démocratie. Cela ne les empêche pas d’être à la tête d’une coalition de gauche, ¡Ahora Madrid !, qui regroupe Podemos, Izquierda Unida, Ganamos, des écologistes, des indépendants et a reçu le soutien du PSOE pour l’investiture de la nouvelle majorité. Leur éthique de travail est leur programme. Président de l’association Les Messagers de la Paix, Nieves Tirez Jimenez décrit Martha Higueras comme « un merle blanc, une femme de l’ombre qui n’est pas là pour prendre les photos officielles mais qui est présente la nuit aux côtés des réfugiés ».

Manuela Carmera travaille à la mairie. Marta Higueras, fonctionnaire municipale, a son bureau au siège au département de l’équité, des droits sociaux et de l’emploi, à 4 kilomètres de là. Le téléphone est indispensable. « Elle ne me consulte pas sur toutes les décisions mais nous essayons de voir sur chaque chose ce qu’il faut faire et quel est le meilleur choix, expose Marta Higueras. Nous parlons beaucoup des bonnes décisions à prendre ». « C’est son bras droit, ses yeux, ses oreilles », analyse Jesus Montero, secrétaire général de Podemos à la mairie de Madrid. « Je ne sais pas si je suis son bras droit », répond-elle. Elle réfléchit : « Finalement, oui, un peu ». Un peu, beaucoup. « C’est vrai qu’on est très proches et que les grandes décisions, on les prend ensemble ».