«Je ne tue pas, je ne vole personne»

«JE NE TUE PAS,
JE NE VOLE PERSONNE»
En Espagne, des milliers de personnes squattent pour se loger

En Espagne, les ex-victimes de la crise se dirigent discrètement vers le squat, faute de pouvoir payer leur loyer. A Madrid, plus de 7000 logements seraient concernés. Dans l’un d’entre eux se trouve Pilar, maman et squatteuse depuis plus d’un an.

Par Nicolas Traino
Enquête de Marine Lesprit, Madeleine Meteyer et Nicolas Traino
Images et sons par Nicolas Traino
à Madrid
Jeudi 3 mars 2016

Pilar Molinar rumine dans son fauteuil depuis plus d’une heure. Cette Madrilène de 43 ans risque d’être expulsée de son appartement de Vallecas, la banlieue défavorisée de Madrid. Dans son salon, elle enchaîne les coups de fil, injurie, expose, tonne, peste contre son avocate qui ne peut rien faire – « elle me dit de faire mes valises ! » -, négocie ; se calme, puis repart de plus belle. Elle ne lâche son téléphone que pour rouler des cigarettes qu’elle enchaîne sans compter. Pilar compose un par un les numéros gribouillés sur des serviettes en papier :  son avocate, les associations de soutiens, les services sociaux, la banque… Elle qui n’avait versé aucune larme jusqu’à maintenant, craque en appelant une amie : « Tu sais ce qui se passe ? sanglotte-t-elle. Ils viennent me chercher demain ! » Elle réajuste ses lunettes, qu’elle garde dans ses cheveux. Jamais de la journée elle ne s’en servira pour cacher ses yeux mouillés.

Pilar est mère de famille – le nom de son fils, David, 15 ans, est tatoué sur son avant-bras – et squatteuse. Chaque jour, elle risque de se faire expulser. « Cette peur ne me quitte jamais ». Mais elle ne s’attendait pas à un délais aussi court pour libérer son foyer. Il y a une heure, deux policiers se sont présentés dans l’embrasure de la porte, un papier à la main. La famille a 24 heures pour partir.

En Espagne, ils sont de plus en plus nombreux comme Pilar, à devoir squatter pour se loger. Selon Thomas Aguilera, docteur à Sciences Po spécialisé sur le squat en Europe, plus de 7 000 ocupas auraient éclos dans Madrid. Et son étude ne concerne que les squats de logements publics : elle ne prend en compte ni les biens des banques ni ceux des particuliers. Huit ans après la crise, une partie importante de la population n’a toujours pas les moyens de se payer un loyer. Mais le phénomène est invisible, puisque les occupations ne sont pas comptabilisés dans les statistiques officielles.

Pour Lara Alba Hernaiz, militante qui a écrit un mémoire sur le sujet, l’absence de chiffres officiels est un manque de courage politique : « Ne pas compter le nombre d’ocupas, c’est passer sous silence le phénomène qui est alors perçu comme minoritaire ou marginal. C’est faux, déplore-t-elle. Le squat est un vrai problème public. » La chercheuse fait aussi partie de la Plataforma de Afectados por la Hipotheca (PAH). L’association a été créé à l’aube de la crise pour défendre l’accès au logement par Ada Calau, aujourd’hui maire indignée de Barcelone. Depuis 2008, ses membres aident les nécessiteux à squatter. Les squatteurs qui passent par la PAH n’occupent que des propriétés des banques, tenues pour responsables de 171 110 expulsions de 2008 à 2012 et de la spéculation immobilière qui barre l’accès au logement. Ce n’est pas le cas de tous les squatteurs. « On ne squatte pas les appartements, on les récupère » lance un activiste lors d’une action.

L’Espagne est pourtant loin de la pénurie de logements, bien au contraire. Le pays regorge de logements inoccupés : de 3 à 6 millions d’après l’INE, l’institut public de la statistique en Espagne. « Entre 2002 et 2007, le nombre de logements construits dépassait celui de la France et de l’Allemagne réunies, alors que ces deux pays comptaient trois fois plus d’habitants et une superficie double », explique l’urbanisme Jesús Leal Maldonado dans son ouvrage L’urbanisme espagnol depuis les années 1970. Pour les squatteurs, il s’agit de rétablir l’équilibre.

En 2014, Pilar vient de quitter son mari. Son premier amour. Lui a pourtant un salaire ; elle ne touche aucune aide. Mais elle préfère vivre seule plutôt que continuer à faire face à ses problèmes d’alcool. Que faire ? Retourner vivre chez ses parents avec son fils ? Pilar a déjà squatté le foyer parental avec sa petite famille jusqu’à ses 32 ans, il y a même pas dix ans. Elle a encore un frère à Madrid, mais elle ne lui parle plus. A cause de l’alcool aussi. Elle énumère : « Quand tu n’arrives plus à payer ton loyer, que tu es seule, que tu n’as pas de revenus, tu ne te demandes pas si tu vas avoir des problèmes : tu en es certaine. » Là voilà mère célibataire : « Je savais que j’allais finir à la rue. » Les demandes de logement social n’aboutissent pas. Il faut trouver une solution. La jeune femme décide de pousser les portes de la PAH. L’association deviendra « (sa) deuxième famille. »

La Plataforma lui trouve une adresse rapidement. « La porte était ouverte », esquive Pilar dans un sourire. Une nouvelle serrure est quand même posée. Des activistes de l’association l’aident à « obtenir gratuitement » l’eau et l’électricité, la soutiennent, passent la première nuit avec elle et son fils dans des sacs de couchage. L’appartement appartient à Bankia, une des banques les plus entachées par la crise. Il est complètement vide, à part les étagères de la cuisine. Grâce au RMI, elle a pu le meubler et refaire la peinture, pour se sentir chez soi.

Elle touche désormais 288 euros par mois, en plus d’une pension de 100 euros de la part du père de David. Ses revenus restent insuffisants pour un loyer moyen de 400 à 500 euros. La télévision, le canapé éventré recouvert d’une couverture bleue, les plaques de cuisson, la machine à laver : occuper sans payer lui permet de ne pas dépenser toutes ses aides dans son loyer. Désormais, l’appartement ressemble plus à un logement modeste qu’à un squat négligé. « Quand je reçois, je souhaite la bienvenue, raconte l’ancienne coiffeuse. Mais au fond, je sais que ce n’est pas mon domicile ». Des cartons, des casseroles et des cadres de portes s’accumulent encore dans la pièce à côté du salon qui sert de débarras.

Depuis 1995, le squat est associé au délit d’usurpation (article 245 du code pénal). Pilar est ainsi passible d’une amende, modulée sur la durée de l’occupation, son statut et son dossier social. En cas de violence ou de vol, les peines peuvent être alourdies jusqu’à la prison. Un des avocats de la PAH, Manuel San Pastor, affirme n’en avoir jamais observé. Pour défendre les squatteurs, le jeune homme hyperactif brandit l’article 47 de la constitution : « Tous les Espagnols ont le droit de bénéficier d’un logement digne et adéquat ». L’association mise surtout sur la lourdeur des procédures, pour prolonger la débrouille des squatteurs. A partir de trois jours d’occupation, il est impossible pour le propriétaire de récupérer son bien immédiatement ; à moins de passer par une procédure judiciaire de plusieurs mois. « Je n’ai pas l’impression de commettre un délit, s’insurge la ceinture noire de taekwondo. Je ne tue pas. Je ne vole personne. Je ne fais rien de plus que récupérer un toit pour mon fils et moi. »

A bout de nerf, Pilar quitte son fauteuil pour se rendre aux services sociaux. Elle s’assoie en bas du large escalier et plante son regard sur les marches à gravir en attendant son conseiller. Un cliquetis métallique électrise l’air. Pilar triture nerveusement les clefs de son appartement. La PAH met tout en oeuvre depuis ce matin pour stopper l’expulsion. « Il va falloir être réaliste », tranche l’assistant social. Il faut s’attendre à passer plusieurs nuits en centre d’hébergement. Hors de question pour la maman.

Pilar peine à comprendre. Bankia lui a promis un logement social de son parc privé – à 75 euros par mois. Elle doit le signer dans dix jours. Elle refuse de passer ne serait-ce qu’une nuit hors de son appartement d’ici-là. « Comme je suis en train de négocier un logement, je ne pensais pas qu’ils allaient m’expulser », s’indigne-t-elle. Pour surmonter la galère, les squatteurs de la PAH font du chantage. Ils proposent de quitter les lieux mais exigent, en échange, un logement du parc privé de la banque. Risqué. Squatter est passible de deux ans d’interdiction d’accès au logement social.

Pilar a déjà déposé plusieurs demandes de logement public avant de squatter son quatre pièces. En vain. En Espagne, le parc social est difficile d’accès. A Madrid, des centaines de biens publics ont été vendus à des fonds d’investissements par les précédentes mandatures. A l’arrivée de Manuela Carmena (Ahora Madrid) en 2015, le parc public est dérisoire : moins de 2 % selon Amnesty International. La nouvelle mairie Ahora Madrid tente d’inverser cette logique de privatisation : elle devrait racheter 300 viviendas sociales à la structure bancaire SAREB en février.

Cependant, même si la nouvelle mairie tente de ralentir le débit des expulsions, elle n’a ni autorité sur les banques ni sur la politique de logement public. « Les compétences sont très centralisées, éclaircie la chercheuse et militante Lara Alba Hernaiz. La mairie possède des agences de logement public mais elle doit passer par le gouvernement central pour construire des logements sociaux ou mettre en place un plan de logement public ». Aux élections municipales, Pilar a voté pour Manuela Carmena, soutenue par Podemos. « Le chemin proposé par Podemos est celui qui me parait le plus cohérent pour régler notre situation. »  Mais elle reste méfiante : « c’est les moins pires. C’est tous des escrocs («chorizos»). » Lundi 29 mars, le gouvernement de droite (PP) de la région de Madrid a annoncé qu’elle facilitera les expulsions de squatteurs grâce à la mise en place de procès « express ».

16 heures. Pilar est retournée emplir son salon de fumée de cigarette. Le téléphone sonne : la directrice des services sociaux. L’expulsion est annulée. « Je vais pouvoir être bien, lui répond-elle d’une voix douce. Mon fils va pouvoir aller chez le médecin demain matin. » La visite aux services sociaux et les négociations ont porté leurs fruits. Elle exprime son soulagement devant ses mouchoirs usés : « Je savais que ça allait être annulé, d’une manière ou d’une autre. » La solution reste provisoire. Pilar refuse de crier victoire tant que le contrat n’est pas signé. Au moment de partir, la porte résiste. Elle force sur le loquet et pousse un énième soupir. « Cet appartement est une prison. »