Podemos, l’ennemi inoffensif de Bruxelles

Podemos, l’ennemi inoffensif de Bruxelles

    Considéré comme une menace pour les orientations libérales de l’Union européenne depuis ses premiers succès électoraux, le parti espagnol anti-austérité Podemos modère ses positions pour accéder au pouvoir. Au risque de se renier.

Par Stanislas Deve
Enquête de Charlotte Viguié et Stanislas Deve
À Madrid
Vendredi 4 mars 2016

    Quand les gauches radicales européennes se rassemblent à Madrid pour penser une Europe alternative, c’est sans Podemos. Ce dimanche 21 février 2016, seuls deux eurodéputés du parti anti-austérité participent au deuxième forum « Plan B pour une Europe sociale et démocratique », organisé pendant trois jours sur la place Legazpi, dans le sud de Madrid. Pourtant, près de cent cinquante militants et personnalités politiques de l’ultragauche espagnole, française, grecque ou encore britannique prennent tour à tour le micro pour dénoncer les politiques d’austérité imposées par l’Union européenne (UE). « Une autre Europe est possible », scandent les uns. « La rigueur a mis les peuples à genoux », s’insurgent les autres.

    Les propositions concrètes sont timides. Pas un mot sur l’application pratique de leur projet commun : l’« alternative » se résume à des slogans. Depuis une scène démontable en préfabriqué, les tribuns, plus ou moins enflammés, enchaînent dans leur langue respective les piques contre « l’ordolibéralisme allemand » et posent des questions rhétoriques (« Vous en avez assez de subir ? »). Ils haranguent un public attentif mais pas en transe. Les profils sont éclectiques. Le troisième âge peut côtoyer le premier, et le sweat à capuche les mocassins à glands. Debout sur une agora qui peut en accueillir des milliers, seulement quelques centaines de spectateurs ont fait le déplacement. Presque un flop. Quant à Pablo Iglesias, instigateur d’un renouvellement politique et source d’inspiration des gauches européennes, il n’a pas pris le temps de se déranger – tout comme les 23 et 24 janvier lors du premier Plan B à Paris. Le leader de Podemos cherche en ce moment à se détacher du discours traditionnel de l’ultragauche, notamment quand les enjeux flirtent avec l’Europe.

   Discours de moins en moins radical, programme plus européiste qu’en 2014, allusions à la social-démocratie, abandon de thèmes anticapitalistes : le parti se recentre peu à peu sur l’échiquier politique – quitte à s’éloigner de ses promesses initiales – avec l’espoir de gouverner bientôt l’Espagne. Aspirant révolutionnaire mais résolument réformiste, un Podemos qui prendrait le pouvoir à La Moncloa ne serait pas capable de transformer l’Europe. Un tel scénario peut s’expliquer par quatre raisons.

1. Podemos est à la fois eurosceptique et europhile

    La chaise vide de Pablo Iglesias au Plan B de Madrid, ville-bastion de Podemos, est loin d’être anodine. En esquivant ce forum, le capitaine du navire Podemos et plusieurs de ses fidèles lieutenants ont témoigné d’un certain désaccord avec la stratégie des gauches européennes. S’ils se sont efforcés de dépasser le clivage droite-gauche pendant leurs campagnes, ce n’est pas pour s’afficher ensuite avec des politiques tirant trop sur le rouge. Faire front commun avec Yanis Varoufakis ou des personnalités anti-euro reviendrait à entretenir l’ambiguïté dont ils veulent se prémunir : l’euroscepticisme.

    L’objectif de Podemos est de construire une autre Europe : ses militants critiquent non pas les institutions européennes mais ceux qui y siègent, « cette Europe de la finance, des marchés, des banques, des investisseurs », comme le rappelle Lola Sanchez, eurodéputée Podemos présente au Plan B. Loin d’être un Front national ou un UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) de gauche, Podemos est un parti intimement pro-européen, la période franquiste ayant isolé le pays des négociations de l’UE pendant quatre décennies. Il est également favorable à une monnaie unique – son leader l’assène dès que ses détracteurs le tancent sur ce sujet. Le parti anti-rigueur n’adopte pourtant pas de position tranchée vis-à-vis de Bruxelles. « Nous sommes contre l’austérité, nous sommes pour l’Europe des peuples », évoque-il sans plus de précision. Il reporte la question à plus tard, une fois que le pouvoir sera entre ses mains.

Crédit GUE/NGL (Flickr)
Lola Sanchez, députée européenne Podemos

    Etre anti-austérité mais européiste est un risque qui peut s’avérer fatal, selon l’historien Christophe Barret. « Le programme économique de Podemos est très réformiste et dans la droite ligne de ce que font actuellement les gauches au pouvoir en Europe, constate l’auteur de « Podemos. Pour une autre Europe » (2015, éd. du cerf), royaliste convaincu et militant pour une sortie de l’euro. Ce ne sont pas des réformes révolutionnaires mais des mesures techniques qui touchent à la préservation des services publics élémentaires, l’accès à l’eau, à l’électricité… C’est de l’infirmerie sociale ». Ce programme n’altère en rien les grandes orientations européennes selon le chercheur, qui ne s’est pas gêné pour adresser, avec l’économiste Jacques Sapir, une lettre ouverte à Pablo Iglesias début janvier, lui demandant d’aller plus loin dans le bras-de-fer avec l’UE. L’initiative est restée lettre morte. « Podemos ne fait plus peur aux dirigeants européens, souligne-t-il. D’abord parce que l’exemple de la Grèce a servi d’avertissement : l’UE a cassé Syriza pour casser Podemos ».

    Pablo Iglesias a même osé vanter le libre-marché comme « seul système économique viable » devant une assemblée de banquiers et d’hommes d’affaires, a relevé de façon critique le 12 janvier 2016 la plateforme World Socialist Web Site, organe du Comité international de la quatrième internationale. C’était aux Etats-Unis, fin 2014. Plus surprenant, il avait officiellement soutenu les mesures d’austérité de Syriza en Grèce, lors d’une interview avec la chaîne financière CNBC.

Christophe Barret, auteur de «Podemos, Pour une autre Europe»

2. Les eurodéputés Podemos ne pèsent pas lourd

    Podemos ne représente que cinq sièges sur sept cent cinquante-et-un au Parlement européen, soit 0,75 % de sa composition et 10 % des députés européens espagnols. « Podemos n’a aucune marge de manœuvre en Europe », attaque frontalement l’eurodéputée Elena Valenciano du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). « On exagère son impact en Europe. Podemos est un parti tout neuf. C’est d’abord un mouvement qui s’est fondé sur un discours contestataire plus que sur un programme précis. » L’optimisme n’étouffe pas la parlementaire de 55 ans, qui parle un français de littérature et adore la formule « mettre de l’eau dans son vin ». Selon elle, Podemos l’a fait. Et il ne tiendrait pas longtemps face à Bruxelles : si Pablo Iglesias devient président du gouvernement, il ne fera « rien de révolutionnaire » et finira par s’adapter, pour ne pas dire abdiquer face à la troïka. « Comme l’a fait Alexis Tsipras. » Même si l’Espagne représente 12 % du PIB de la zone euro, soit un poids économique six fois plus important que la Grèce, Podemos au pouvoir verrait ses ambitions souverainistes verrouillées par la realpolitik communautaire.

Elena Valenciano, députée européenne PSOE

    Lola Sanchez, sourire franc et boucles d’oreilles à motif de feuilles d’arbres, est moins cash mais aussi sceptique. La victoire de Podemos pourrait-elle faire changer la politique de l’UE ? « Non, absolument pas. Non, non, non, non », répond l’eurodéputée de 37 ans en un souffle. Cet aveu d’impuissance, elle l’illustre d’une anecdote : « En septembre dernier, au Parlement européen, le président du PPE [Parti populaire européen], Manfred Weber, nous a interpellés : ‘Ce n’est pas possible, un gouvernement de gauche en Espagne’ et, en nous montrant du doigt, ‘Vous n’êtes que cinq ! Sur 751 sièges !’ ». Derrière les moqueries de certains opposants politiques, se cache une réalité : cinq europarlementaires ont peu d’influence sur les décisions du Parlement européen – appareil aux compétences législatives déjà infimes comparées à celles du Conseil et de la Commission.

    En revanche, exporter Podemos à l’étranger pourrait être le début d’une solution. « C’est le but du Plan B, affirme Lola sanchez. Et de Podemos aussi, mais ce n’est pas son objectif principal. » Elle garde espoir, à condition que les sensibilités de gauche se réveillent dans les autres Etats. L’émergence en Europe de partis comme Podemos « ne dépend pas de nous, c’est aux autres pays de nous suivre ». « Si l’Espagne, la Grèce, le Portugal, connaissent le même mouvement social et politique, on verra ce qui se passera, espère la députée. Pas tout seuls, mais ensemble, on peut changer l’Europe. »

Plan B : «Contre l’austérité, construisons une Europe démocratique»

3. Le discours de Podemos s’est édulcoré

    « Avant de baiser tout nu, il faut d’abord draguer habillé », a affirmé, plein de bon sens, Pablo Iglesias lors d’un débat télévisé diffusé début 2012 sur « La Tuerka ». C’est la logique de l’insider : il faut nécessairement intégrer le système pour pouvoir l’améliorer. C’est ainsi que Podemos a lissé son discours et abandonné ses prétentions anticapitalistes initiales. Avant les élections européennes, le parti évoquait un programme de renationalisation des secteurs clefs de l’économie, débattait d’une éventuelle sortie de l’OTAN, réclamait un audit « citoyen » de la dette publique, militait pour la retraite à 60 ans, le revenu de base universel et la renégociation du traité de Lisbonne.

    Depuis, le parti a fait disparaître de son vocabulaire les expressions trop « gauchisantes » de ses débuts. Terminé le moratoire sur la dette, sur les retraites, sur le TTIP (Traité translatique de commerce et d’investissement) ou sur le traité de 2007. En guise de nationalisations, « ils parlent maintenant de prise de contrôle ou de participation de l’Etat, regrette Christophe Barret. Il y a un recul en matière de politique économique. […] L’excuse officielle, c’est que Podemos veut donner aux Espagnols des garanties de leur capacité à s’emparer immédiatement des commandes de l’Etat. »

    Le parti a progressivement écarté ses figures les plus radicales : à l’université d’été de 2015, les leaders du parti « ont mis sur la touche les économistes les plus critiques de l’euro et des institutions européennes, par souci de leur habilité [à gouverner]  », poursuit Christophe Barret. Grand copain de Pablo et cofondateur de Podemos, Juan Carlos Monedero, en charge du programme, avait même démissionné quelques mois auparavant, criant à la trahison. Devenir ce que l’on conteste : tel est le risque pour Podemos, qui cherche à remplacer le PSOE et à devenir LA gauche espagnole.

    En novembre 2015, Pablo Iglesias a présenté son parti comme « réaliste, pragmatique et social-démocrate ». Le mot-clef est lâché : « social-démocratie ». Cet habillage sémantique a été interprété par les déçus du parti comme une tentative de gagner des votes au centre et au PSOE. Le leader s’en est défendu, justifiant qu’il parlait, lui, de la « vraie » social-démocratie – en opposition à celle de Gerhard Schröder ou de François Hollande.

    Paradoxalement, Podemos se recentre à mesure que le PSOE se radicalise. Le site alternatif espagnol Info Libre a recensé, le 1er janvier 2016, les vingt-trois points communs entre les programmes du PSOE et de Podemos, notamment en matière de mesures budgétaires et fiscales. Début janvier, Podemos a tendu la main au PSOE afin d’empêcher le « pire » à ses yeux : l’investiture d’un gouvernement formé par le conservateur sortant Mariano Rajoy, arrivé en tête des élections législatives de décembre. Podemos a finalement rejeté l’accord politique, faute d’avoir la main dans les principaux minitères. Mais à trop vouloir jouer le jeu des alliances, il risque de perdre sa légitimité électorale et de négocier des accords sur des points qui étaient, il y a deux ans, inenvisageables. Christophe Barret résume : « Podemos est trop pressé d’arriver au pouvoir ».

4. Les ambitions de Podemos sont natio-centrées

    Inauguré le 30 octobre 2015 et situé dans le quartier de Lavapiés, l’Office europarlementaire de Podemos vise à donner une meilleure visibilité au travail des députés européens. Ses comptes Twitter et Facebook précisent qu’il est ouvert uniquement le jeudi de 18h à 20h30. Mais c’est un rideau de fer marqué d’un « Rest In Peace » qui, ce jeudi 25 février, accueille les éventuels curieux, comme un indice illustrant le manque d’intérêt du parti à l’égard de l’Europe.

L’Office europarlementaire de Podemos à Madrid, censé être ouvert le jeudi de 18h à 20h30…

    « Podemos veut prendre le pouvoir au niveau national et se préoccupe peu de l’Europe, pour le moment, confie Elena Valenciano. Ils savent que seuls, ils ne peuvent rien faire – si ce n’est inspirer [les autres Etats européens]. » Podemos est un parti qui veut d’abord agir à l’intérieur des frontières de l’Espagne. Parmi les 394 points de son programme aux élections législatives de décembre 2015, seuls sept font référence à l’« Europe » avec, par exemple, une stratégie énergétique alternative adressée à la Commission européenne (12), la création d’une agence européenne de notation indépendante et publique (57), une réforme de la Banque centrale européenne (84), une réforme des institutions européennes pour plus de démocratie dans la zone euro (85) ou une plus grande autonomie de l’Espagne et de l’Europe dans l’OTAN (327).

    « Un des grands défis pour Podemos, c’est de créer une politique de relations internationales » : François Ralle-Andreoli, la quarantaine entamée, est professeur d’histoire-géographie dans un lycée de Madrid et proche des cercles de discussion Podemos. « Les cinq eurodéputés ont fait un peu peur à Bruxelles, mais pas autant que les sondages d’opinion et surtout la possibilité d’une convergence entre deux Etats-nations », assure cet ancien conseiller européen de Jean-Luc Mélenchon. L’argument est limpide : si des partis comme Podemos prennent le pouvoir dans plusieurs Etats membres et s’ils forment une coalition, ils seront alors susceptibles de rendre contagieuse l’idée d’une autre Europe. Cela fait beaucoup de « si ».

François Ralle-Andreoli, proche des cercles de discussion Podemos
François Ralle-Andreoli, proche des cercles de discussion Podemos