Diana : « Je n’ai pas payé l’électricité pendant trois ans »

Diana – 42 ans
« JE N’AI PAS PAYÉ L’ÉLECTRICITÉ PENDANT TROIS ANS »

Diana Castro, 42 ans, vient d’emménager dans le quartier populaire de San Blas. Enfin locataire, cette mère célibataire commence une nouvelle vie, après trois ans de squat à craindre expulsions et coupures de courant.
Par Mélina Huet
Photographie de Mélina Huet
À Madrid
Vendredi 4 mars 2016

Diana reçoit dans un salon bien éclairé, au milieu d’une multitude d’appareils électriques. Sur un meuble bas, trône un gros téléviseur LCD. Rien d’anormal pour une famille de classe moyenne. Une petite révolution pour cette mère célibataire de 42 ans. Elle et ses jumeaux sont arrivés la veille dans ce grand appartement. Ils partageront 75m² avec une jeune maman nigériane et son bébé. La fin de trois ans de squats, d’expulsions, de coupures de courant. La fin du calvaire.

Jamais chez soi

« Il fait froid ici ! ». Il aura fallu cette remarque de Kate, sa nouvelle colocataire, pour que Diana pense à mettre le chauffage. Elle a perdu le réflexe. « Je ne sais même plus combien coûte l’électricité ! ». Pendant trois ans, cette Colombienne n’a pas réglé sa facture d’énergie. Et pour cause : la petite famille squattait. Expulsés trois fois en trois ans, elle et ses fils ont été relogés à chaque fois par la Plateforme des victimes de crédits hypothécaires (PAH). Pour dénoncer les méthodes d’éviction, elle emprunte notre portable, « en attendant qu’on me mette l’Internet », et lance une vidéo datant de 2015. « Là, regardez, c’est moi. A ce moment là, je n’avais aucune idée d’où j’allais bien pouvoir vivre. » Dans cet édifice de la PAH vivaient vingt-et-une familles, souvent monoparentales. Quarante-six personnes expulsées par cent cinquante policiers. « Une honte, s’insurge Diana. Parce qu’on n’a pas d’argent pour donner à manger à ses enfants, on est considéré comme des délinquants.  »

La Madrilène découvre ce qu’est la pauvreté énergétique en vivant dans ces logements occupés. « Comme je ne payais pas, on venait régulièrement me couper le courant. Alors je le remettais moi-même ». Elle mime en chuchotant : « Ils enlevaient les fusibles et mettaient un bouchon très dur à enlever. J’attendais juste qu’un homme assez fort avec une pince puisse le retirer et on en remettait nous-mêmes, achetés à moindre coût ». Un jour de 2014, la technique ne suffit pas. On lui enlève le compteur entier. En plein hiver. Diana et ses jumeaux de 6 ans passeront un mois entier sans chauffage ni électricité. « Les enfants dormaient avec une doudoune, un bonnet et des gants.  »

La loi des séries

Les difficultés financières commencent bien avant les expulsions. Arrivée en Espagne il y a quinze ans avec son compagnon, les débuts à Madrid sont doux. Mais rapidement, son ami commence à se droguer et à devenir violent. « La cocaïne » murmure-t-elle. Les factures s’accumulent : « On coupait tout ce qui était électrique, sauf le réfrigérateur. Pour préserver au moins la nourriture. » Quand elle rentrait du travail, la Bogotanaise s’autorisait deux heures de chauffage, avant de se coucher. En 2008, Mateo et Sebastian naissent. Ils ont cinq mois lorsque leur père, sous l’emprise de drogue, tente de tuer leur mère. Diana passera trois mois dans un centre d’aide aux femmes victimes de violence et n’en sortira qu’en sachant son compagnon sous les verrous, au Portugal. « Il était empêtré dans une sale affaire et a dû quitter le pays. Je ne l’ai plus jamais revu. »

En 2013, elle perd son travail de serveuse. « Je gagnais 1200 euros ». Une petite fortune, comparée à son pécule actuel. Avec trois heures de ménage par semaine depuis deux ans, elle ne gagne que 144 euros par mois. En complément, Diana touche 390,33 euros de « renta mínimum de inserción », le RSA espagnol. Il faut encore payer 200 euros de loyer, la nourriture, les vêtements des enfants et leurs traitements. Mateo et Sebastian sont atteints de dysplasie ectodermique anhidrotique, une affection génétique rare qui nécessite des soins particuliers. Les difficultés sont nombreuses : croissance anormale du poids et de la taille, anomalies dentaires modifiant diction et alimentation, trouble de régulation de la température de leur corps… Mais pour que la région octroie à Diana des aides supplémentaires pour bien s’occuper de ses enfants, il faudrait qu’on leur reconnaisse un handicap supérieur à 73 %. Or, Mateo et Sebastian ne seraient, selon la « comunidad » (région de Madrid), « que » handicapés à 11 %. 

« Heureusement que la PAH nous aide avec cet appartement. Ils complètent le loyer que nous payons avec Kate. »  La petite famille aura le droit d’y vivre pendant un an. Et après ? « Après je ne sais pas  ». Un an de répit, seulement. C’est pourtant la première fois depuis 2013 que Diana peut voir aussi loin dans l’avenir. Et vivre tous les jours avec la lumière.

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