« Game of thrones », Podemos et l’espoir de la république

Podemos et l’espoir de
la république

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L’Espagne devra encore patienter pour devenir une république. Pablo Iglesias, leader de Podemos, ne fait pas partie du nouveau gouvernement de coalition. Les ambitions républicaines de la troisième force politique du pays constituent un obstacle à son arrivée au pouvoir. Explications.

Par Florian Cazzola
Enquête de Florian Cazzola et Othman Azzeddine
Lecture audio : Edouard Hervé du Penhoat
À Madrid (Espagne)

Vendredi 4 mars 2016

« A bas la monarchie, vive la république  ». Dans les rangs des militants de Podemos, des banderoles et des slogans hostiles à la monarchie des Bourbons prennent une place croissante à chaque grande manifestation dans les rues de la capitale espagnole. Des pancartes « vive la troisième république », « une vraie transition, sans le roi » ou « le référendum, c'est pour maintenant »apparaissent au milieu des manifestants, parfois venus défiler pour d’autres raisons.

Pourtant, 53,3 % des sympathisants de Podemos ont une « très bonne opinion » du roi Felipe VI selon un sondage Sigma Dos daté de juin dernier. Ce paradoxe traduit à lui seul la position du parti politique de gauche radicale, à l’égard de la famille royale : totalement floue. Avec cette ligne politique, Podemos peine aujourd’hui à créer des alliances avec les autres partis politiques du pays pour arriver au gouvernement.

« Mettre un terme à la monarchie »

« Je n’ai jamais voulu une monarchie. » Juan Carlos Monedero, ancien numéro trois de Podemos, nous reçoit dans la salle de réunion entièrement vitrée du quotidien  Público où désormais il rédige des articles. « Peut-être qu’un jour je serai éditorialiste, mais ce n’est pas le cas pour l’instant » espère-t-il, le sourire en coin. Le théoricien de Podemos, ne dévie jamais de sa pensée : il faut mettre un terme à la monarchie des Bourbons.

« La disparition de la monarchie est une question de temps, affirme l’ancien professeur de Pablo Iglesias à l’Université Complutense de Madrid. La république arrivera, mais il faut la construire de manière intelligente. Les gens que je rencontre préfèrent une république plutôt qu’une monarchie.  »

Juan Carlos Monedero est aujourd’hui considéré comme l’une des figures les plus à gauche du parti. Le secrétaire au Processus constituant et au Programme de Podemos a malgré tout du quitter ses fonctions l’an dernier à cause d’un scandale de fraude fiscale. L’ancien numéro trois du parti garde les mêmes convictions. Il ne reconnaît pas la légitimité du roi Felipe VI et de l’institution royale. Il souhaite son abdication.

Le discours des autres dirigeants du parti était identique à celui de Juan Carlos Monedero il y a encore deux ans, lors de la création de Podemos. Mais les positions actuelles des leaders du parti sont de moins en moins claires. En juin 2014, le chef de file de la troisième force politique du pays déclarait l’exact opposé à propos de la monarchie. Elle est, selon lui, liée au « passé » et à la « corruption ». Il avait alors demandé l’abdication du roi Juan Carlos I. Cinq mois plus tard, il expliquait au quotidien 20 Minutes : « Pour nous, un référendum sur la république ou la monarchie n’est pas une priorité [...] Nous préférons réaliser des avancées démocratiques, et  tôt ou tard, se posera la nécessité de l’élection démocratique du chef de l’État. Je crois que le roi Felipe VI aurait de bonnes chances de gagner une telle élection. » L’opération séduction auprès des défenseurs de la monarchie et de la famille royale a commencé.

La troisième force politique du pays n’a jamais dévié de sa pensée initiale. Mais contrairement à Izquierda Unida - « gauche unie » en français -, les têtes de la « nouvelle gauche » relèguent au second plan la question de la république. Ils ne veulent pas se mettre à dos une partie de l’électorat espagnol. « Podemos ne peut pas dire qu’il est communiste, ça effrayerait les gens, développe Asis Timermans, professeur d’Histoire des Institutions Financières à l’université Juan Carlos et auteur de ¿Podemos ?. Mais dans le fond, ils le sont. Monedero et Iglesias sont vraiment d'extrême gauche. » Les créateurs de Podemos se sont inspirés des « théories marxistes mises en place au Vénézuela sous Hugo Chavez » décrypte Christophe Barret, historien et spécialiste de Podemos.

Plus radical que Podemos, Izquierda Unida, s’obstine à refuser la légitimité du nouveau roi intronisé en juin 2014. « La position ferme et radicale du parti constitue aujourd’hui une des raisons majeures de la perte de son électorat depuis deux ans », analyse Asis Timermans. Lors du renouvellement du Congrès en décembre dernier, le parti d'Alberto Garzón n’a réussi à conserver que deux sièges de députés sur les neuf précédemment acquis. Le rouleau compresseur Podemos en est la cause. Il a fait une entrée tonitruante, avec 69 sièges de députés acquis.

« Izquierda Unida et Podemos ont un programme quasi similaire, détaille Facundo Diaz, militant d’Izquierda Unida et proche de Pablo Iglesias. L’homme connaît très bien les ressorts des deux partis de gauche. Podemos et Izquierda Unida ont la même vision de la monarchie, même s’il est vrai que Podemos n’en fait plus sa priorité, examine le directeur des programmes de Tuerka News, web programme politique quotidien qui permet aux figures de proue de Podemos de s’exprimer.  Je comprends cette décision, continue cette jeune figure montante du paysage audiovisuel espagnol. Le roi doit s’en aller. Tous les privilèges de la monarchie, l’argent public, les différents palais dans toute l’Espagne, ce n’est plus acceptable en 2016. La monarchie n’est pas représentative. Elle doit être soumise a un vote. En Espagne, le chef du gouvernement n’est pas le chef de l'Etat. Cela pose un vrai problème démocratique », s’exaspère le jeune homme de 22 ans.

Poignée de main royale

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« J'enfreins le protocole pour faire un cadeau qui, je pense, va vous plaire  », lance le leader de Podemos en tendant un DVD de la série « Game of Thrones » - Trône de fer - au roi. Nous sommes le 15 avril 2015 à Bruxelles. La veille, l’Espagne célébrait les 84 ans de la proclamation de la Seconde république avec des manifestations organisées un peu partout dans le pays. Pablo Iglesias, à l’époque euro-député, profite de la première visite officielle du monarque au Parlement européen pour s’offrir un joli coup de publicité. Dans cette série américaine à succès, le roi est déchu de son trône. L'image a beaucoup fait parler en Espagne. Mais depuis, les discours des élus du parti antilibéral acceptent la présence du roi Felipe VI. « C’est une manière de se rendre acceptable vis à vis des Espagnols », juge Christophe Barret, auteur du livre « Podemos. Pour une autre Europe ».

Dans un entretien publié en mai dernier dans la revue britannique New Left Review (voir l'article traduit en français), Pablo Iglesias évoquait les deux options qui se présentent à lui. « La première, généralement adoptée par la gauche - dont Izquierda Unida -, consiste à dire : Nous sommes républicains. Nous ne reconnaissons pas la monarchie, nous n’irons donc pas à la réception en l’honneur du roi d’Espagne. Nous ne reconnaissons pas cet espace de légitimité pour le chef de l’Etat. » Autrement dit : en refusant la souveraineté du monarque, Podemos sait qu’il risque de se mettre à dos une grande partie de la population qui éprouve de la sympathie pour le nouveau roi.

Par conséquent, la tête de Podemos s’oriente vers la seconde solution. « Nous y allons, et Podemos se mêle à la classe politique, ce qui revient à valider le cadre institutionnel. Bref, à passer pour des traîtres, des monarchistes ou que sais-je…  » Ana l’a très bien compris. Assise dans une chaise balançoire au deuxième étage du centre-ville d'Oviedo, cette ancienne institutrice s’indigne : « C’est un parti au discours populiste. On sait très bien qu’ils veulent renverser la monarchie. »

Aujourd’hui, Pablo Iglesias est prêt à courir ce risque. Podemos lisse peu à peu son image en acceptant les réunions avec le roi. En février, Felipe VI a notamment reçu Pablo Iglesias dans son palais royal. Il était alors question de la formation d’un nouveau gouvernement de coalition après les élections générales de décembre. Elles n’avaient pas permis de former une majorité absolue au Congrès, nécessaire pour gouverner.

« La monarchie est associée à l’arrivée de la démocratie, analyse Asis Timermans, premier auteur à s’être intéressé à Podemos. La monarchie renvoie au monde entier l’image de la stabilité démocratique. La popularité du roi a vraiment changé entre Juan Carlos et Felipe. Le fils ne règne absolument pas comme le père. »

Les Espagnols sont attentifs au changement de discours de Pablo Iglesias. Ils ont évolué à l’égard de Podemos et pensent désormais que Pablo Iglesias est prêt à gouverner. Plus de 74 % des sondés pensent que le parti créé il y a deux ans n’est pas d’inspiration républicaine. C’est le résultat d’un sondage réalisé par le pureplayer Huffington Post en avril dernier. Cela montre que le discours populiste mené depuis plusieurs mois fonctionne. Il est exclusivement centré sur l’urgence sociale et économique du pays. Il relègue aux oubliettes le désir de république.

Ainsi dans le programme électoral présenté par Podemos en 215 points, il n’y a plus aucune référence aux termes de « monarchie » ou même de « république ».

« Je ne suis même pas sur qu’ils arriveraient à changer le système »

Chez les militants, la question de la monarchie et de la république est également secondaire. A 36 ans, Rodrigo est un fidèle de la première heure. « C’est le seul parti à dire tout haut ce que les autres pensent tout bas  ». Lorsqu’on aborde le sujet de la monarchie, ce Andalou originaire de la Puerta del Real répond sans concession. « J’aime la monarchie et je trouve que Felipe VI est un bon roi. Ce n’était pas le cas de son père, Juan Carlos I  ».

On évoque par la suite la pensée de Podemos sur le sujet. Rodrigo interrompt presque immédiatement la discussion : « Je sais où vous voulez en venir. Podemos est républicain et moi je suis monarchiste. Et alors ? Pour le moment ils ne gouvernent pas le pays. Et même si c’était le cas, je ne suis même pas sur qu’ils arriveraient à changer le système. Ce qui nous unis est l’urgence sociale, avoue ce graphiste à la recherche d’un emploi. La crise des logements, la lutte contre la corruption, ce sont ces sujets là qui nous intéressent.  »

830 kilomètres plus au nord, dans la banlieue de Palencia, Antonio lui aussi a voté Podemos aux dernières élections générales, malgré son attachement à la famille royale. « Podemos et la monarchie sont compatibles, explique ce retraité originaire de Castille-et-Léon. Podemos ne parle pas beaucoup de république. Ils parlent surtout des problèmes des Espagnols, c’est le plus important. » Après plusieurs minutes de conversations, il avoue à demi-mot avoir été déçu par la monarchie. « J’ai trouvé très déplacé les parties de chasse de Juan Carlos à l’autre bout de la planète (NDLR : en Afrique du Sud) alors que tout le monde est ruiné en Espagne. Mais aujourd’hui, c’est différent, Felipe VI est un bon roi. » Antonio a beau défendre la monarchie, il ne serait pas contre « un grand débat citoyen » au sujet de la république.

De retour dans les « barrios » de la capitale, certains se montrent plus véhéments à l’égard de la monarchie. Dès 2011, les occupants indignés de la Plaza de Sol, exigeaient la dissolution « d’une monarchie qui n’a plus sa place au 21ème siècle ». Jorge, un quinquagénaire s’exprime dans un français presque parfait. Il a l’habitude de participer aux cercles Podemos, où l’on débat de la vie des quartiers. « Je suis complètement pro-républicain. La monarchie n’a plus sa place aujourd’hui en Espagne ni dans n’importe quel autre pays européen, avance l’homme à la barbe mal taillée et aux cheveux ébouriffés. Quand le roi sera élu au suffrage universel, je reconnaîtrai son autorité. » Quelques chaises plus loin, Henrique, un retraité, n’est pas aussi tranchant. « Après Franco, la monarchie a été un bon moyen de préserver l’unité de l’Espagne, reconnaît l’homme dans les couloirs du Centre Culturel Nicolas de Chamartin, où se déroulent les réunions du parti. Juan Carlos a permis une transition en douceur entre une dictature et une démocratie. Mais maintenant que Juan Carlos a abdiqué, il n’y a aucune raison qu’il y ait un autre roi. Il faut laisser place à la troisième république.  »

Barcelone, le terrain de jeu des républicains

Avec Podemos et ses alliés, les choses sont capables d’aller très vite. A peine intronisée maire de Barcelone en juin 2015 dans la coalition Barcelona en Comu, Ada Colau, successeure à l’indépendantiste Xavier Trias, a décidé de retirer tous les symboles de la monarchie de sa mairie. Pour la première fois, les portraits de Juan Carlos et de son fils Felipe VI étaient retirés d’une institution publique. D’autres municipalité de Podemos se sont inspirées de l’exemple catalan. Ils ont dans la foulée retiré les symboles monarchistes.

Autre ville, autre cas. La coalition « Ahora Madrid  », emmenée par Manuela Carmena, avec le soutien de Podemos, s’est installée dans la capitale à l’issue des élections municipales. Et lorsqu’on pénètre dans l’immense salle plénière du conseil, l’imposante photographie du nouveau roi veille encore sur les réunions dirigées par l’ancienne juge. La diversité des opinions et des décisions prises à l’égard de la monarchie dans les villes reflète le flou qui entoure cette question au niveau national. Malgré les positions personnelles des cadors du parti, Pablo Iglesias laisse aux élus le soin de mener la politique qui leur semble la plus appropriée.

Cette stratégie, jusqu’à présent fructueuse, « pourrait s’avérer risquée à moyen terme  » selon l’historien Christophe Barret. Les dissensions entre les militants, les sympathisants et les cadres du parti pourraient se creuser. « Il faut à tout prix éviter cela, tempère Mario Espinoza Pino, philosophe et militant Podemos. Tout le monde sait ce que pensent Monedero et Iglesias. Les votants ne sont pas forcément alignés. Il faut organiser un grand débat autour de cette question. »

L'angoisse de l'échec et le fantôme franquiste

Pablo Iglesias a déjà tout prévu. « Nous éduquerons une fois que nous serons au ministère de l'éducation  ». Pour arriver à ses fins, le leader du parti « radical-démocrate » souhaite d’abord accéder au poste tant convoité de Président du gouvernement pour placer ses pions dans les ministères régaliens. Monedero acceptera lui aussi ce reniement provisoire pour des raisons tactiques.

Chargé de rédiger une nouvelle constitution, il dit vouloir. « penser à la république de manière intelligente, affirme l’ancien numéro 3 de Podemos. Organiser un référendum dans deux mois serait une très mauvaise idée car la monarchie l’emporterait. Il faut continuer expliquer pourquoi la monarchie n’a plus aucun sens. Mais quand il y aura assez de personne informées, vous pouvez être sûrs qu’il y aura du changement. »

Le projet de réformer la structure de l’Etat reste inchangé chez Pablo Iglesias. « Il doit absolument rentrer au gouvernement, même s’il est dans l’opposition, explique Jorge Verstrynge, ancien député de l’Alliance Populaire, devenu proche de Podemos, même si l'AP est un ancêtre du PP. C’est seulement de cette manière que les Espagnols comprendront qu’il est en capacité de gouverner et qu’il n’est pas dangereux pour le pays.  »

L’échec de la Seconde république, qui a conduit au Franquisme en 1939, continue « d’effrayer les espagnols  » d’après Facundo Diaz. Je reste persuadé qu’un référendum est nécessaire. Pourquoi pas dans deux ou trois mois ?  »

Juan Carlos Monedero est plus sceptique sur le sujet. « Lorsque le fascisme était aux portes de Madrid et que les gens disaient « no pasaran  », il est quand même arrivé au pouvoir ! S’il doit y avoir une nouvelle république, elle ne doit pas ressembler à celle qui a perdu contre le Franquisme il y a 80 ans.  » Même à Podemos, quand on parle de république on parle au passé.