Laisser les Madrilènes décider : le défi de la Plaza de España

Laisser les Madrilènes décider :
le défi de la Plaza de España

Avec le projet de réhabilitation de la Plaza de España, la mairie de Madrid entend mobiliser ses habitants et mettre en oeuvre la participation citoyenne qui était dans son programme. L’idée plaît mais ne mobilise pas encore.

Par Hélène Dauschy
Enquête d'Hélène Dauschy et Valeria Dragoni
à Madrid
3 mars 2016

En louant la salle Agustín de Betancourt de l’école des Ponts et Chaussées, la mairie de Madrid espérait accueillir jusqu’à 250 personnes lors du deuxième débat citoyen sur l’avenir de la Plaza de España. Mais ce jeudi soir, ils sont à pleine quatre-vingt à être venus discuter du sortir d’une des places emblématiques du coeur de la ville. Certains sont attentifs et prennent des notes sur ce qui est dit. Beaucoup, avachis sur leur siège, préfèrent envoyer des SMS.

Pourtant, ¡ Ahora Madrid !, la coalition de gauche à la tête de la mairie depuis le mois de mai dernier, utilise tous les canaux de communication pour mobiliser un maximum de citoyens. Coups de téléphone, envois de courriers, internet, débats publics, publicités dans les rames de métro… Tous les moyens sont bons pour faire parler du projet et sensibiliser les Madrilènes à la participation citoyenne. Mais ce soir, ils la boudent.

"On attendait plus de participation" -
Miguel Arana

Débat citoyen du 25 février 2016.

Le manque d’intérêt de la population détonne avec les ambitions d’ ¡ Ahora Madrid !, qui a fait de la participation citoyenne l’un de ses projets phares – avec la transparence. Au mois de septembre dernier, la mairie a ouvert une plateforme de participation citoyenne, Decide Madrid, où chacun peut proposer, voter, commenter et, finalement, décider pour sa ville. Depuis le 28 janvier, on y trouve également le questionnaire Plaza de España, en page d’accueil.

«  L’idée de soumettre au vote l’avenir de cette place historique permet surtout de développer le sentiment collectif des citoyens, explique Pablo Soto, conseiller municipal à la transparence et à la participation citoyenne. A travers les dix-huit questions posées, les habitants peuvent décider directement des politiques qu’ils veulent voir appliquées ». Le 8 mars prochain, les réponses seront analysées à l’issue de quarante jours de mobilisation citoyenne pour répondre au questionnaire. Par exemple, si les Madrilènes se sont prononcés pour plus d’arbres et moins de circulation, les cabinets d’architecture du monde entier devront alors s’y conformer dans leur maquette, dans le cadre d’un concours international.

La participation des Madrilènes autour du projet Plaza de España a commencé avec ce questionnaire, établi par les associations, les hôteliers du quartier et autres communautés de citoyens. « Des experts sont également intervenus dans l’élaboration des questions, mais uniquement dans le but de vérifier la faisabilité des propositions », précise Miguel Arana, directeur de la participation citoyenne à la mairie.

Première question : faut-il réhabiliter la Plaza de España et ses alentours ? Pour Jorge Toledo, citoyen madrilène d’une trentaine d’années et architecte de profession, « cette première interrogation permet de  questionner le processus lui-même : dire si oui ou non il est nécessaire de réformer la place.  »

Jeudi, dans les rangs de l’assemblée, cette première requête semblait en laisser certains dubitatifs. « Moi, je ne sais pas s’il faut rénover cette place, s’interroge Rafael Lucas, un riverain quinquagénaire de Plaza de Espana, stylo à la main prêt à compléter son questionnaire. Le risque est qu’elle perde son histoire. Je ne veux pas voir de travaux pharaoniquesLa modernisation et l’entretien quotidien suffisent. Il y a beaucoup de trafic ». Le petit homme trapu, perplexe, tortille sa moustache grisonnante entre les doigts.

La Plaza de España jouxte la Gran Via, l'un des axes les plus fréquentés de la ville.
Au centre de la place trône une statue de Cervantes, l'auteur du livre Don Quichotte.
La place est le seul lieu "agréable" des alentours où déjeuner.

La précédente municipalité, sous les couleurs du Parti Populaire (de droite), s’était déjà penchée en 2014 sur la question de la réhabilitation de la place. Elle l’avait très rapidement écartée. Aujourd’hui, le sujet revient dans les débats à travers une ouverture citoyenne. Jorge Toledo décrit ces échanges comme « quelque chose de fort  ». « C’est un processus bien plus démocratique qu’avant, où de nombreuses portes étaient fermées au citoyen, renchérit le jeune homme à l’air juvénile, derrière ses lunettes. On ne savait même pas pourquoi on était consultés, tout était superficiel ».

Pourtant, le choix de commencer par la Plaza de España a relevé d’une décision arbitraire des élus. Pablo Soto, initiateur du projet, ne se voyait pas mobiliser « 3 millions de Madrilènes  » pour ça. « Il fallait bien commencer par quelque chose, et nous avons choisi cette place, sans consultation préalable, assume-t-il. C’est un lieu emblématique de Madrid, surplombé par le building datant de l’époque du général Franco. Souvent, les mariés se photographient sur la place. Et puis c’est aussi une place culturelle avec la statue de Cervantes au centre. Elle appartient aux Madrilènes. »

Que veulent faire les Madrilènes de la Plaza de España ? Chacun y va de son avis, mais certains ne franchiront pas le cap du vote :

Depuis fin janvier, seuls 15 000 citoyens ont répondu à la consultation, sur les 2,5 millions de Madrilènes autorisés à voter. 13 000 votes ont été effectués sur Internet, 2 000 votes sur papier et une centaine par téléphone. Ces chiffres ne satisfont pas le directeur de la participation citoyenne de la ville. Le regard appuyé du trentenaire dit qu’il en attendait plus. « La participation citoyenne est une première pour les habitants, tempère Pablo Soto. On ne leur a jamais proposé un tel processus démocratique.  » Il tapote cependant la manette de son fauteuil roulant en signe de gêne. « On espère 100.000 participants pour élire le projet final. Là, les gens voteront pour quelque chose de concret.  » Mais à moins de deux semaines de la clôture du questionnaire, sur la Plaza de España, les Madrilènes sont encore peu nombreux à connaitre l’existence du projet.

Des débats quasi inexistants

Il y a trois raisons essentielles à ce désintérêt. Pablo Soto et les fonctionnaires municipaux ont compris que peu de citoyens se sentaient concernés. L’incompréhension du processus de décision transparaît aussi dans les questions posées à la réunion. D’autres, pourtant impliqués sur ces sujets de proximité, ont tout simplement décidé de boycotter le vote. C’est le choix de Salvemos el Edificio España. Ce collectif,défend les intérêts patrimoniaux de l’imposant bâtiment de l’époque franquiste dominant la Plaza de Espana. Il n’est pas opposé à cette participation citoyenne. «  Mais pas de cette manière, nous répond-on sur Twitter. Il n’y a pas de débat d’idées avec les gens, pas d’informations, ni de sensibilisation neutre de la population  ».

Ce jeudi, ce qui était annoncé comme un « débat public » se révèle être une conférence d’experts. Une conférence lisse, ordonnée, planifiée. Pas de place à l’imprévu. A tour de rôle, la dizaine d’experts en urbanisme, assistés de Pablo Soto, prend la parole pour sensibiliser l’assemblée aux enjeux environnementaux. Durant plus d’une heure et demie, les nombreux sexagénaires et quelques étudiants présents ne débattent pas vraiment. lls sont sensibilisés aux défis qui entourent cette place. Du haut de la scène, à la manière de maîtres d’école, les experts font la leçon à l’auditoire. Tous plaident pour plus d’arbres, moins de circulation et de bruit. Mais ce soir-là, il n’y a aucun défenseur des taxis, qui pourraient voir leur espace réaménagé d’ici quelques mois. Ni aucun défenseur des commerçants, qui pourraient voir leur chiffre d’affaires baisser.