« S’il n’y avait pas le crowdfunding, il n’y aurait pas de local »

«S'il n'y avait pas le crowdfunding, il n'y aurait pas de local »

Le parti radical de gauche espagnol Podemos ouvre des sièges politiques grâce au financement participatif. Depuis le 14 février dernier, un nouveau local est implanté dans la banlieue sud de Madrid, grâce à la seule contribution des sympathisants.

Par Sarah Vildeuil
Reportage de Sarah Vildeuil et Loris Belin
Infographie de Marine Lesprit
à Alcorcón
vendredi 4 mars 2016

Il fait froid dans le local. L’après-midi hivernal va bientôt toucher à sa fin. Le chauffage est éteint. « On essaie de réduire les coûts le plus possible », justifie Rodrigo Rodriguez, emmitouflé dans son sweatshirt gris. Le jeune homme brun de 23 ans est responsable du service communication de l’antenne locale du parti Podemos, à Alcorcón. Le local  n’est pas situé dans le centre de la ville.  Mais pour le jeune homme, ce n’est pas un problème. La Calle Porto Alegre donne sur une place, la plaza de Pontevedra, « très active, cela attire les gens », garantit Rodrigo Rodriguez.  Des lettres violettes affichées sur un mur beige rappellent le nom et la couleur du parti.

Alcorcón  est située à treize kilomètres au sud de Madrid, la capitale espagnole. Podemos cherche à s’implanter avec ce local dans la ville de 170 000 habitants. La municipalité est entre les mains du Parti Populaire espagnol, à droite.  Les évolutions de la scène politique espagnole ne lui ont pas échappé, à commencer par l’essor du parti Podemos.

La formation qui se dit « ni de gauche, ni de droite » est directement issue du mouvement des indignés de 2011. Fondé en janvier 2014, le parti anti-austérité est devenu la troisième force politique du pays depuis les dernières élections générales de décembre 2015. Il a aujourd’hui besoin de se structurer.  La stratégie de son leader Pablo Iglesias est claire : s’appuyer seulement sur les gens. Cela passe notamment par le financement participatif ou crowdfunding. Le 14 février dernier, le siège d’Alcorcón  ouvrait officiellement ses portes  grâce à cette technique de financement. Le local vit uniquement au rythme des dons de ses sympathisants pour la moindre dépense.  « Je ne sais pas combien il y a de sièges au total, indique Rodrigo Rodriguez. L’information n’est référencée nulle part. » Ils seraient une dizaine selon Google Maps. Tous les locaux de Podemos en Espagne ont été mis en place grâce  au crowdfunding. L’histoire d’Alcorcón ressemble à celle d’autres sièges.

1 900 euros pour trois mois

« On avait calculé qu’il nous fallait 1 900 euros pour pouvoir ouvrir le site les trois premiers mois », détaille Rodrigo Rodriguez.  La campagne de financement a commencé en novembre. Podemos est le premier parti politique espagnol à financer des projets grâce à des dons de sympathisants.  Le parti refuse de contracter des prêts auprès des banques. Il veut conserver totalement son indépendance.  Les élus Podemos redistribuent une partie de leurs revenus pour le fonctionnement du parti. Mais ces dons ne sont pas encore redistribués directement aux sièges locaux.

A Alcorcón, l’aventure a commencé en juin 2015. Il fallait se fixer des objectifs pour la suite et trouver un local. L’espace choisi a permis d’installer une enseigne, violette. Sur la vitre, des silhouettes avancent ensemble dans la même direction, toujours de la même couleur, « morada ». « Ce n’est pas le plus beau siège, ni le plus grand mais on ne savait pas combien les gens étaient prêts à nous offrir via le crowdfunding, avoue Rodrigo Rodriguez. On a donc préféré assurer nos arrières et voir comment les gens allaient réagir. » Aujourd’hui Podemos Alcorcón dispose d’un siège grand comme une épicerie.

« C’est sécurisé avec Paypal »

Chaque dépense est calculée minutieusement par trimestre. De février à avril, 90 euros pour Internet et le téléphone, 210 euros pour l’électricité. La partie la plus importante concerne le local : près de 1 500 euros, loyer et caution compris.

« Le crowdfunding était nécessaire pour que le siège existe. » José Luis Fernandez est un habitué des lieux.  Blouson de cuir sur les épaules, le quinquagénaire croit en ce système : « C’est sécurisé avec Paypal, assure-t-il. C’est un effort économique mais aussi une lutte pour nos idées. Au lieu de s’acheter un paquet de cigarettes, les gens peuvent donner un peu chaque semaine, 20-30 euros par mois. Chacun met ce qu’il peut. On veut offrir du changement, que les gens soient plus protégés, moins exploités. » Alicia Rodriguez, 58 ans, a donné 30 euros pour le premier trimestre. « Mais s’il avait fallu donner plus pour atteindre le budget, j’aurais ajouté 20 euros. Et toi Lorena ? » L’étudiante en journalisme répond : « 20 euros ».

Dépenses en détail du siège. Dans l'ordre: loyer, internet, électricité, caution, assurance.

Juan, 73 ans, est assis plus loin, un bracelet de tissu « Podemos » au poignet. L’homme est serviable, va prendre des chaises et dit en rigolant : « Je vais améliorer les relations entre Podemos et la France ! » Mais quand il s’agit de parler de crowdfunding, le sourire se crispe. Pour lui ce n’est pas un bon système. « Aujourd’hui c’est peut être le seul moyen de financer le siège. Pour l’instant ça attire les gens. Mais va falloir penser à autre chose pour la suite.  Ça ne va pas toujours fonctionner comme ça. »

Pour le moment, il est difficile d’imaginer d’autres sources de revenus.  Lors des dernières élections municipales en mai 2015, Podemos soutenait la plateforme  Ganemos Alcorcón. Mais le parti violet s’est désolidarisé du mouvement d’unité populaire pour cause de divergences. Le parti de Pablo Iglesias  n’a aucun représentant à la mairie de la ville. Le PP y est majoritaire, suivi du parti socialiste espagnol, le PSOE. Ganemos Alcorcon (gauche), Ciudadanos (centre doit) et IUCM-lV (extrême-gauche) ont aussi des représentants. Podemos  n’obtient donc pas de subventions locales. Il n’a pas de siège accordé par la municipalité, faute de conseillers municipaux.

Sièges de plusieurs partis à Alcorcón. De gauche à droite: PSOE, Ciudadanos, PP et Podemos

Une démocratie à taille humaine

Le siège d’Alcorcón  ne se considère pas comme un bureau politique.  Rodrigo Rodriguez préfère insister sur les activités collectives du lieu.  « Ce sont des locaux où les gens peuvent se réunir, donner des informations, faire des débats. »  Des projections de films et des ateliers sont aussi organisés.

Planning du siège d'Alcorcón du 22 au 28 février.

Chaque jeudi soir est consacré à un débat.  Cette semaine, une réunion se prépare sur le thème des négociations pour gouverner.  Les militants sont en phase avec l’actualité nationale de Podemos. Depuis les élections générales du 20 décembre, aucun gouvernement n’a encore été formé. En attendant, Podemos est devenu la troisième force politique du pays, avec 20.6 % des suffrages.

Les affiches pour les débats sont imprimées par ceux qui peuvent. L’impression est  prise en charge par Podemos au niveau de la communauté de Madrid seulement lorsqu’il s’agit de campagnes électorales concernant plusieurs villes. Tout le monde essaie de participer à la vie du siège comme il peut. Quelqu’un a amené une chaise, une table, offert des heures de volontariat. Les tâches qui ne nécessitent pas de présence au siège sont faites à domicile, toujours dans une logique d’économie.

Pour Rodrigo, il n’y a rien de contradictoire entre les ambitions nationales du parti et son système de fonctionnement local. C’est une force. « Podemos a une telle force d’autonomie que nous pouvons exister dans la ville même sans représentant au conseil municipal. On a une vraie capacité de mobilisation », défend Rodrigo Rodriguez.

La campagne de financement pour les mois de mai à juillet est déjà lancée.  Le siège a besoin de 2 000 euros supplémentaires. Sans cela, le siège ne peut pas exister. « S’il n’y avait pas le crowdfunding, il n’y aurait pas de local, assène Rodrigo Rodriguez. On ne serait pas Podemos. On serait un groupe de personnes réunies dans la même pièce autour d’une même idée. Mais même en écrivant le nom du parti sur la porte, on ne serait pas Podemos. »

Au 28 février, il reste 69 jours à Podemos Alcorcón pour atteindre l’objectif de 3889,40€ indiqué sur le site. 2 105 euros ont été récoltés par l’appui de 51 personnes. Le siège a encore de longs mois devant lui.  Les habitués sont confiants. Grâce au crowdfunding, le siège appartient à chacun d’entre eux. C’est la concrétisation de la vision de la démocratie qu’ils défendent.